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Indonésie : le retour en force de l'armée sur la scène politique

Publié le 17/01/2022

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30 août 1999 "Nous savons comment ils opèrent dans ce district de Maliana. Les chefs des milices timoraises font leur rapport à deux officiers indonésiens. L'un est chargé du renseignement, l'autre des opérations. Six autres militaires indonésiens sont chargés de la logistique et de la sécurité. Le commandement n'a pas besoin d'être sur place, il se trouve au Timor occidental, de l'autre côté de la frontière. Leur objectif est de faire peur aux gens, de les faire fuir, de les empêcher de voter. Ils veulent isoler les districts du Timor- Oriental." Celui qui s'exprimait ainsi, le 25 août, était l'un des chefs de la mission de l'ONU à Maliana, chef- lieu d'un district frontalier du Timor occidental, province indonésienne. A plusieurs reprises, avant et après la tenue du référendum au Timor-Oriental, l'ONU a jugé "totalement inadéquate" la réponse des forces de l'ordre indonésiennes, responsables de la sécurité, aux exactions des milices. Djakarta a, à chaque fois, rétorqué que la police faisait "de son mieux" pour assurer l'ordre et, la semaine dernière, près de deux mille hommes ont été envoyés en renfort sur place. Mais personne n'a jamais été arrêté, et la police a fait preuve souvent de passivité, sinon de complaisance, à l'égard de miliciens qui affichaient, de plus en plus impunément, fusils de fabrication artisanale, poignards et même, parfois, fusils d'assaut. Et qui n'hésitaient pas à s'en servir. Ce qui se passe au Timor-Oriental est le révélateur des rapports de force à Djakarta. En annonçant, le 4 septembre, lors d'une allocution télévisée enregistrée, que son gouvernement "respectait et acceptait" les résultats du référendum, le président indonésien B. J. Habibie a fait référence à ses fonctions de commandant suprême des forces armées pour adjurer militaires et policiers de rétablir l'ordre au Timor-Oriental. "Nous nous attendons au chaos" Au même moment, à Djakarta, Xanana Gusmao, le leader indépendantiste timorais qui doit être libéré le 8 septembre, a accusé "les forces armées indonésiennes de financer et de commander les activités criminelles au Timor-Oriental". "Nous nous attendons au chaos, à un nouveau génocide, à la destruction totale au cours d'une tentative ultime et désespérée des généraux et, peut-être, des politiciens indonésiens pour dénier sa liberté au peuple du Timor-Oriental", a-t-il poursuivi dans un appel à l'intervention immédiate d'une force internationale. Au lendemain de la démission forcée de Suharto, en mai 1998, l'armée s'était retrouvée pendant quelques mois sur la défensive. Son commandement avait failli imploser. C'était également l'époque de la découverte de charniers à Atjeh, province septentrionale de Sumatra où le séparatisme est vivace. L'armée avait dû faire amende honorable et elle avait même accepté de perdre, au moins en théorie, le commandement de la police. Elle s'est depuis battue pied à pied pour conserver la responsabilité du maintien de l'ordre et les trente-huit sièges (sur cinq cents) qu'elle détient à l'Assemblée nationale. Elle a refait surface au début de l'année, dominant la politique du gouvernement à Atjeh, où le séparatisme s'est renforcé, en Irian Jaya, où les Papous souhaitent au moins un large degré d'autonomie, et aux Moluques, petit archipel déchiré par un conflit entre chrétiens et musulmans. Elle est aujourd'hui en train de tenter de faire adopter par le Parlement, celui élu en 1997 et qui légifère encore en attendant la réunion des députés élus le 7 juin dernier, une loi sur la sécurité qui donnerait au chef de l'Etat la possibilité de lui déléguer tous les pouvoirs, à l'échelon d'une province ou même d'un district, en cas de troubles. Bref, elle est redevenue incontournable au sein de l'arène politique. De nombreux officiers et certaines personnalités politiques avaient réagi négativement lorsque B. J. Habibie, qui n'a jamais été très populaire au sein de l'armée, avait annoncé, fin janvier, un référendum sur l'avenir du Timor-Oriental, dont l'ONU n'a jamais reconnu l'annexion unilatérale par Djakarta en 1975. Politique à courte vue Beaucoup d'officiers ont fait leurs classes au Timor-Oriental, en y matant la guérilla indépendantiste, et considèrent donc ce territoire, qu'ils ont gouverné dans les faits depuis son occupation, en 1975, comme leur affaire. Ils semblent donc d'autant plus sensibles à ce qu'ils considèrent comme une ingérence du pouvoir politique dans leur domaine, alors que le contexte international est radicalement modifié : 1999 est bien différent de 1975, la guerre froide se conjugue au passé, et l'Indonésie, encore en crise, a un besoin vital de la manne internationale gérée par le FMI. Le commandement militaire indonésien est particulièrement opaque. Certains pensent néanmoins que son commandant en chef, le général Wiranto, qui a affiché des ambitions politiques, joue peut-être l'équilibre entre différentes factions. "Ou Wiranto n'est pas capable de contrôler ses hommes, ou il ne veut pas le faire", a jugé, pour sa part, Xanana Gusmao. Dans le cas du Timor-Oriental, ce sont sans doute les éléments les plus durs qui ont laissé, ou encouragé, les milices à prendre en main le territoire. Jouant l'intimidation très musclée, ces dernières en terrorisent les populations et en chassent les témoins étrangers. Puisque rien ne peut effacer un vote organisé par l'ONU, cette politique à courte vue ne mène sans doute nulle part. Elle soulève toutefois des questions préoccupantes. L'armée fait ainsi savoir à la cantonade que laisser faire ceux qui sont, à ses yeux, des fauteurs de troubles, ne peut qu'encourager le chaos, où que ce soit dans l'archipel. En outre, la démocratie naissante en Indonésie ne serait-elle que l'habillage d'un régime militaire ? De quelle marge de manoeuvre peut disposer le prochain président, qui doit être élu en novembre ? Enfin, sur le plan international, la crédibilité de l'Indonésie, qui n'est pas encore sortie d'une grave crise, risque d'en prendre un coup supplémentaire et durable. JEAN-CLAUDE POMONTI Le Monde du 7 septembre 1999

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