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Cours: LA PERCEPTION (5 de 7)

Publié le 22/02/2012

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perception

3) La perception comme style

-        On aboutit alors à cette idée, dans la continuité de la conception cartésienne, que la perception est une activité, si l’on entend par activité une transformation dans la façon de voir les choses, un style, et non une information anonyme et passivement reçue.

-        La perception est une activité parce qu’elle est une synthèse d’éléments en eux-mêmes distincts et différents. Je perçois un arbre, une maison et non une collection de sensations visuelles, olfactives, tactiles, etc. Une perception, à la différence des sensations et impressions sensibles (on est toujours dans cette distinction classique perception / sensation), est l’identification d’une chose par l’esprit.

-        Mais, du coup, la perception n’est pas un acte immédiat et originaire : nous ne commençons pas par percevoir des choses stables et substantielles, nous apprenons à les percevoir, à les reconnaître, à les distinguer, à les comparer avec d’autres et à pouvoir les retrouver sous des formes et dans des situations différentes. La perception est une activité au sens de processus, de constitution progressive et jamais vraiment achevée des choses. Il faut apprendre à percevoir pour percevoir vraiment.

-        Le corps, dès lors, n’est pas cet être passif mais l’oeuvre de la perception, c’est-à-dire de l’esprit et de la volonté. C’est en éduquant notre corps, en lui donnant un style, que nous nous éduquons nous-mêmes. Connaître les pouvoirs, les limites de notre corps, comme nous invite à le faire Spinoza, c’est le considérer comme terrain d’exercice du vouloir. Cette connaissance ou perception du corps est un jugement, une évaluation de ses possibilités, de mes possibilités réelles (je suis mon corps). Personne ne sait jusqu’où son propre corps peut aller, ce qu’il peut faire. L’éducation n’a pas d’autre fin que cette exploration continue de ses possibilités et l’acquisition de dispositions stables, d’habitudes.

-        Alain, dans Eléments de philosophie, souligne la présence de l’esprit dans l’habitude (cf. Cours sur la mémoire) : les actions machinales, par exemple, sont en réalité des oeuvres, voire des chefs-d’oeuvre de la volonté. Le corps n’est pas le sujet des mouvements qu’il effectue (exemple des mouvements du danseur, du gymnaste qui offrent la vue de l’harmonie et de la puissance d’un acte parfait). Alain souligne qu’on dirait que l’esprit est dans ces mouvements, dans ces membres, dans le corps tout entier. L’esprit, la conscience ne sont pas à distance d’un corps qui agirait de façon machinale ou instinctive ; l’esprit perçoit le corps de l’intérieur, il ne l’actionne pas comme le fait un machiniste, il agit en lui et par lui (cf. Descartes, dans la sixième Méditation métaphysique : « La nature m'enseigne aussi, par ces sentiments de douleur, de faim, de soif, etc., que je ne suis pas seulement logé dans mon corps, ainsi qu’un pilote en son navire «).

-        C’est même grâce à cette attention que le corps finit par se disposer comme le veut le danseur ou le gymnaste. Le corps est souple, malléable, il se prête aisément au travail que l’on fait sur lui et avec lui et qui consiste toujours peu ou prou en un travail de la volonté. Tout ce qui dans notre corps manifeste une tenue est la solidifiaction d’efforts répétés, de l’habitude en somme. Un homme cultivé gouverne son corps, la culture physique n’est pas séparable du travail de l’esprit dont l’attention est l’une des formes essentielels ; le danseur, le gymnaste sont des êtres de volonté, d’exigence qui obtiennent de leur corps bien plus de choses que la plupart des gens, ils en font preque ce qu’ils veulent.

-        Retenons donc cette idée que la perception est une activité qui cherche à transformer, modifier, s’approprier son objet. La chose extérieure devient une chose reconnaissable et connue, les éléments (les sensations, les impressions) s’assemblent dans l’unité d’une représentation, tout se passe comme si, avec la perception, la matière s’animait, prenait un sens. Toute expérience suppose l’appréhension d’une unité organisant le donné, d’un sens. L’analyse de Descartes nous enseigne la spécificité de la conscience par rapport à la chose. Etre en présence de quelque chose, c’est en saisir le sens. Il n’y a de sens que conçu. La perception de notre corps est ainsi davantage une expérience de notre pouvoir, de notre liberté, de notre esrit qu’une information qu’il faudrait suivre.

4) Les limites de la perspective intellectualiste

-        Or, cette identification de la perception à un acte de l’esprit qui conçoit, juge, évalue, estime, trie, ordonne, ne va pas de soi. L’objection fondamentale que l’on peut opposer à la perspective intellectualiste est la suivante : il y a une différence fondamentale entre percevoir et concevoir. L’erreur de l’intellectualisme réside dans le fait qu’il accorde beaucoup trop de poids au jugement dans la perception et oublie de se référer à la vraie matrice de la perception, mon corps dans le monde. 

-        Or, comme nous allons le voir avec la phénoménologie de la perception, quand je perçois, je saisis d’emblée, et sans juger, une organisation de formes répondant à mes tendances vitales. Le propre de la perception, en effet, est qu’elle atteint un sens au sein du sensible : le sens perçu n’est pas un sens conçu auquel s’ajouterait ou manquerait quelque chose : c’est un autre sens.

-        La perception est, en effet, un mode spécifique de rapport à l’objet, elle est irréductible à un acte d’entendement. Par exemple, il suffit que je regarde un paysage la tête en bas pour n’y plus rien reconnaître. Dans le cas du morceau de cire de Descartes, une fois que toutes les qualités sensibles ont changé, que la cire a fondu, je ne peux dire que “ la même cire demeure“. Pour la perception, la cire a disparu lorsque ses qualités sensibles se sont évanouies.

-        Descartes met à profit les hasards de la langue qui veulent que le même mot désigne la cire à l’état solide et à l’état liquide, alors que, par exemple, l’on désigne par des mots distincts l’eau dans ces deux états (si nous renouvelions l’expérience de Descartes en faisant fondre de la glace, nous ne pourrions pas dire : “ la même glace demeure “ car, pour la perception, la glace est devenue eau ). C’est seulement pour la science, pour le physicien, qu’un corps se conserve là où la perception aperçoit une transformation. Si Descartes peut répondre par l’affirmative à la question : “ la même cire demeure-t-elle après ce changement ? “, c’est seulement parce qu’il a projeté par avance dans la cire ce qu’elle représente pour le physicien, rabattu la cire perçue sur la cire conçue.

-        D’autre part, par-delà leur apparente opposition, la perspective intellectualiste s’avère profondément tributaire de l’empirisme. L’intellectualisme part de l’idée d’une multiplicité de sensations discrètes (la cire est décrite comme un ensemble épars de qualités sensibles : l’odeur, la couleur, le son…) et il introduit l’acte intellectuel pour expliquer l’écart entre ce qui devrait être donné et ce qui est effectivement perçu. Comme l’empirisme, l’intellectualisme commence par poser une pure diversité. C’est l’acte intellectuel qui confère une unité à la diversité sensible.

-        En procédant de cette façon, Descartes n’est pas fidèle à la cire telle qu’elle est effectivement perçue ; sa couleur annonce déjà la douceur de sa surface et sa texture à la fois dure et molle, qui annoncent elles-mêmes le son mat qu’elle rendra (l’énumération de Descartes est une abstraction). La cire perçue n’est pas une pure collection de qualités soumises à des changements absolus, ni un corps (un fragment d’étendue), que notre sensibilité habillerait de qualités. Les qualités de la cire sont qualités de la cire, déjà unifiées parce que chacune d’elles est la cire à sa façon. La cire perçue est plus qu’une somme de couleurs, d’odeurs : elle est leur harmonie. L’identité de l’objet se constitue à même les qualités sensibles et il est dès lors inutile de faire appel à un acte intellectuel.

-        Ce point va être particulièrement développé par la psychologie de la forme et la phénoménologie, comme on va le voir : on ne peut distinguer le contenu sensible (les formes, les couleurs, les sons, etc.) de la configuration à laquelle il appartient ; il n’existe pas dans la conscience de sensations isolées; l’unité de la forme ne procède pas d’un acte intellectuel ; nous percevons des relations plutôt que des qualités absolues ou des objets; la perception ne nous donne jamais de qualités pures, toute qualité est objet déjà doué de signification : la mélodie n’est pas l’addition des notes mais la forme qui leur donne vie en tant que notes, de même que la mélodie est inséparable de ces notes ; il n’y a pas de rouge pur, mais tel rouge est le rouge laineux d’un tapis ou le rouge de telle toile de Matisse). Nous ne percevons que des formes, de sorte que la sensation est tributaire du tout dans lequel elle s’insère.

Conclusion :

-        La conception empiriste et intellectualiste rend la perception introuvable, toujours réduite à autre chose qu’elle-même. Elle se trouve démembrée en deux composantes, sur lesquelles les philosophes mettent alternativement l’accent. Chez les empiristes, la perception est réduite à la sensation ; cette réduction ouvre la voie à une définition de la perception par l’intellection, de même que s’en tenir à une telle définition, comme le fait Descartes, c’est faire ressortir la nécessité de prendre en considération le caractère sensible de la perception. Chacune des deux solutions – empiriste, intellectualiste – est abstraite et ne parvient pas à rejoindre la perception effective. Comment, dès lors, retrouver la perception, en évitant la double impasse empiriste et intellectualiste ? 

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