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Cours: LA PASSION (2 de 7)

Publié le 22/02/2012

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I) L’ETAT DE PASSION

-        En premier lieu, comment comprendre l’état de passion ? Quelles en sont les composantes essentielles ?

A) PASSIONS, SENTIMENTS ET EMOTIONS

-        La psychologie qualifie traditionnellement la passion d’etat affectif durable au même titre que le sentiment et néanmoins intense, comparable en cela a l’émotion.

-        L’émotion : état affectif brusque, violent, passager, trouvant sa source dans un signal extérieur, bousculant le contrôle de la conscience sur la conduite, et accompagné de réactions corporelles (exemple : la peur, la tristesse, la joie…).

-        Le sentiment : fixation d’une tendance sur un objet (par exemple, le sentiment d’amour pour un être ou un objet que nous cherchons à posséder). C’est grâce à nos sentiments et à nos humeurs que le monde a de l’importance pour nous et qu’il ne nous apparaît jamais comme neutre ou sans tonalité aucune;

-        Qu’est-ce qui définit, dès lors, la passion et comment passe-t-on de l’émotion à la passion ?

-        Kant, dans Anthropologie du point de vue pragmatique, montre que la passion, parce qu'elle se concilie avec la réflexion et se fortifie dans le temps, est une véritable maladie de l'âme. L'émotion désigne un déséquilibre passager et violent, une surprise de l'âme aussi soudaine que momentanée, surprise irréfléchie. Par opposition à l'émotion, la passion peut se "conjuguer" (se combiner, s'unir) avec la réflexion.

-        Alors que l'émotion s'élève rapidement à un degré que la réflexion devient impossible, la passion est compatible avec l'analyse introspective, le retour de l'esprit sur lui-même. L'émotion: un mécanisme passager; la passion : un phénomène durable et enraciné dans la pensée. C'est justement cette structure réflexive de la passion qui la rend plus dangereuse que l'émotion, laquelle est impétueuse, violente, rapide, ardente, fougueuse.

-        D'où, selon Kant, l'immense danger de la passion : elle peut se maintenir en même temps que le "raisonnement" (fonction de la pensée permettant de dériver un jugement d'un autre). Elle porte dommage et tort (" préjudice") à notre liberté (notre autonomie, notre obéissance à la rationalité). Si la passion se déploie dans le temps, elle va exclure toute maîtrise de la raison et porter les plus grandes atteintes à la liberté.

-        La passion, selon  Kant, est non seulement une forme de servitude mais encore une maladie de l’ame. L'émotion est une " ivresse " : l'état d'une personne transportée, quasi enivrée, connaissant des perturbations dans l'adaptation nerveuse. La passion : elle est bien plus qu'une ivresse passagère; c'est une "maladie", une altération durable, apportant un trouble permanent et chronique. Caractère bénin de l'ivresse, caractère durable et évolutif de la maladie.

-        Or la passion exècre toute médication : elle abhorre tout remède. Kant dura un peu plus loin que la passion est une " gangrène incurable " car le malade ne veut pas être guéri. La passion est de l'ordre de l'ensorcellement, de l'enchantement, de l'envoûtement fasciné.

-        Il y a dans la passion quelque chose d’organisé, de cohérent, de systématique, qui semble exclu des déroutes émotives : « l’émotion, dit Kant, agit comme une eau qui rompt la digue, la passion comme un torrent qui creuse son lit de plus en plus profondément «.

-        La passion se donne le temps, elle réfléchit pour atteindre son but, alors que l’émotion est plus soudaine et momentanée. Ainsi, selon Ribot, « la passion est une émotion prolongée et intellectualisée «.

-        Mais, en même temps, la passion ne se conçoit pas sans la prolifération d’émotions qu’elle provoque ou subit : le passionné souffre ou jouit sans mesure d’événements insignifiants pour d’autres et reste indifférent à tout le reste; les passions ont besoin de surprises, de nouveautés, d’obstacles et les font naître s’il le faut. La passion, cherchant en effet l’absolu, est condamnée à refuser toutes les satisfactions limitées que la réalité lui propose; elle découvre toujours des motifs d’inquiétude (exemple de la jalousie).

-        Dans Pédagogie enfantine, Alain montre que les passions sont " redoublées par la considération de l'avenir…et ainsi se compliquent d'espérance et de crainte " (op.cit., p. 236). La passion est généralement accompagnée d'un jugement moral, toujours contraire aux passions et toujours impuissant (cf. L'expression : " c'est plus fort que moi "). " La passion est toujours éclairée, et même chez l'enfant, par l'idée de fatalité " (cf. L'amour : "je devrais", "je suis bien sot"…).

-        La passion, selon Alain, est toujours accompagnée  d'objets, d'un savoir, d'habitudes, de coutumes, de superstitions : le passionné s'entoure d'objets (la photo de la personne aimée), aime les actions régulières et rituelles (le jeu, l'avarice), recherche ceux qui ont les mêmes passions.

-        La passion constituerait une perturbation de la fonction valorisatrice du monde qu’est le sentiment : dans la passion, en effet, un seul thème est valorisé, de sorte qu’un sentiment se développe monstrueusement aux dépens des autres (“Un seul être vous manque et tout est dépeuplé”, Lamartine).

-        On pourrait même aller jusqu’à affirmer que la passion est un excès du sentiment dans le sentiment, qui se prend lui-même pour objet : le sentiment de l’amour pour une personne aimée est amour de cette personne pour elle-même, en elle-même irremplaçable; la passion amoureuse est, en revanche, au moins autant la passion pour ce sentiment (la passion amoureuse aime l’amour en quelque sorte) que la passion pour la personne qui tend à en devenir le prétexte.

-        L’élément essentiel de la passion semble donc être une rupture d’équilibre durable.

-        Sur le plan de la caractérologie, le passionne correspond au type psychologique a la fois émotif, actif et secondaire. Par « secondaire «, il faut entendre le fait que les impressions extérieures ont un retentissement durable sur le passionne. Les réactions du passionne ne sont pas, comme on pourrait le croire, immédiates, spontanées, mais médiatisées par la durée : le passionne diffère ainsi du sentimental (qui est inactif) et du colérique (qui est primaire).

B) LES COMPOSANTES ESSENTIELLES DE L’ETAT DE PASSION

-        Selon J.A. Rony (Les passions), l’analyse des passions révèle “ trois composantes essentielles, plus ou moins développées “ :

1.     la réorganisation de la personnalité sous le contrôle d’une tendance dominante, voire exclusive;

2.     l’idéalisation de l’objet;

3.     l’opposition vécue entre l’attachement exclusif à un objet idéalisé et ce que le passionné sent, malgré tout, être son véritable moi, sa personnalité profonde.

1)     La réorganisation de la personnalité sous le contrôle d’une tendance dominante, voire exclusive” (1ère composante de la passion).

-        Il y a un but clair et unique qui entraîne l’activité entière de l’individu avec une force irrésistible. Cette absorption du moi par un unique objet comporte des degrés : Harpagon, par exemple, est à la fois avare et amoureux; Tartuffe étouffe d’ambition, de cupidité et de désir.

-        Même si l’objet est unique, plusieurs tendances se combinent presque toujours pour nous le faire élire : dans l’amour, par exemple, est rassemblée une variété presque infinie de sentiments qui en fait un agrégat : sentiment physique, sentiments produits par la beauté personnelle, ceux qui constituent le respect, l’amour-propre, l’amour de la possession; chacun de ces sentiments est lui-même très complexe. L’amour est un sentiment associant un sentiment de bienveillance et une forme de concupiscence (désir vif des biens terrestres, convoitise) à l'égard d'autrui. Il est à la fois amour généreux , oblatif (qui s'offre à satisfaire les besoins d'autrui au détriment des siens propres) et captatif (qui cherche à accaparer quelqu'un, à prendre pour soi).

-        Il convient de distinguer la passion de l’obsession ou de l’idée fixe : certes la passion est, à l’instar de l’obsession, une concentration qui s’oppose à la dispersion naturelle des sentiments. Mais la passion est active et volontaire, tandis que l’obsession est, selon le psychiatre Borel (Les psychoses passionnelles), “ inhibitrice, asthénique, aboulique; elle s’épuise en lamentations, gémit sur son impuissance; elle n’a pas de but “.

-        Qui plus est, la passion est l’apparition d’un nouveau style de vie, elle envahit notre personnalité au point de faire corps avec elle.

2) L’idéalisation de l’objet (2ème composante de la passion)

-        L'idéalisation est un phénomène illusoire qui vient pallier le caractère décevant et insatisfaisant de l'existence. Toutes les passions sont génératrices d’illusions, qui nous font prendre nos désirs pour la réalité. L’illusion paraît agréable à vivre et l’on préfère souvent une illusion réconfortante à une vérité douloureuse.

-        Qu’est une illusion ? Une croyance ou opinion fausse abusant l’esprit par son caractère séduisant et fondée sur la réalisation d’un désir. Le propre de l’illusion est que celui qui en est la victime s’en croit dépourvu .

-        Analyse de Stendhal dans De l’amour. Le phénomène de la cristallisation : une branche banale, jetée dans les salines de Salzbourg, en est retirée toute couverte de cristaux, étincelante comme un bijou; il s'agit là d'une image de ce qui se passe dans l'état de passion. Comme la branche, l’objet aime, grâce au travail de l’imagination, cristallise autour de lui un ensemble de souvenir et de rêves : « Ce que j’appelle cristallisation, c’est l’opération de l’esprit qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l’objet aime a de nouvelles perfections « (Stendhal, De l’amour). L’amant enrobe la banalité de l’être aimé d’un éclat imaginaire; une femme ordinaire paraîtra exceptionnelle à celui qui en est passionnément amoureux.  L’objet de la passion est souvent paré de qualités qu’il ne possède pas.  “ Dire que j’ai gâché des années de ma vie, écrit Proust, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre” (Un amour de Swann ).

-        L’avare fait ainsi de l’argent son dieu, l’amoureux divinise sa belle, l’un et l’autre ignorant qu’ils ne désirent pas l’objet de leur passion parce qu’il est objectivement excellent, mais qu’ils ne le jugent excellent que parce qu’ils le désirent ardemment. Cette ignorance les dispose à commettre toutes les erreurs et à subir toutes les désillusions.

-        La psychanalyse montre que dans l’amour, il y a cristallisation plus ou moins brutale (coup de foudre) de tendances déjà présentes en l’individu : pulsions de la sexualité et de l’agressivité, porteuses de projections et d’idéalisations (prendre l’autre pour une image grandie de soi-même), d’introjections (intériorisation de l’autre), d’identifications par suite de l’existence du refoulement et des frustrations qu’il entraine.

-        C'est sans doute pour cela que les amours des autres nous sont généralement incompréhensibles: l'objet de la passion semble banal pour celui qui juge de l'extérieur. L'objet d'une passion est plus son prétexte que sa source. Et ce sont souvent les êtres à peine connus, restés mystérieux qui suscitent les passions les plus intenses : rien ne fait obstacle au processus de cristallisation.

-        D’où la tendance à l’humiliation, l’effacement devant la personne aimée qui se font jour dans tout état amoureux (“ Laisse-moi devenir l’ombre de ton ombre, l’ombre de ta main…”, Jacques Brel, Ne me quitte pas).

3) L’opposition vécue entre l’attachement exclusif à un objet idéalisé et ce que le passionné sent, malgré tout, être son véritable moi, sa personnalité profonde (3ème composante de la passion).

-        Dans le fort de leur passion, les hommes ne la condamnent pas toujours; il arrive d’ailleurs, à l’homme moyen, équilibré, de regretter les orages du coeur. La passion ne s’accompagne pas toujours de remords ou de regrets.

-        Mais il existe toujours chez le passionné la certitude intime de l’échec, malgré quoi il s’obstine. Il peut se faire, en effet, qu’un attachement exclusif nous paraisse radicalement absurde (voir la célèbre phrase de Swann sur Odette citée plus haut). En outre, la passion aime souvent “malgré” et non “à cause de”.

-        D’où l’association fréquente de la passion avec la fatalité, comme l’esquisse le roman de Tristan et Yseut : “ ce qui les rive…n’appartient ni à l’un ni à l’autre mais relève d’une puissance étrangère, indépendante de leurs qualités, de leurs désirs…” (Denis de Rougemont, L’Amour et l’Occident).

C) LA FIN DES PASSIONS

- Ribot distingue, dans son Essai sur les passions, cinq issues, cinq façons, pour la passion, de continuer a exister ou a mourir : la mort, la folie, l’habitude, la transformation, la substitution.

1)     La mort

-  Le suicide, la mort, le crime : la passion connaît les extrêmes du suicide, de la folie et du crime. Exemple du crime passionnel qui défraie parfois la chronique.

2)     La folie

-        La folie : une passion continue.

3)  L’habitude

-        La passion porte en soi sa propre mort, la principale cause de sa disparition étant l’épreuve du réel : l’amour-passion, par exemple, ne résiste pas à la vie quotidienne avec l’être aimé (la brosse à dent partagée…). Comme la passion idéalise son objet, elle ne peut vivre qu’en rêve ou en somnambule dans la réalité; dès que le passionné a la présence réelle, le pouvoir effectif, ceux-ci le déçoivent (les amants, par exemple, inventent de nouveaux obstacles qui les séparent).

-        La passion, guettée par la déception, peut encore s’enliser dans l’indifférence ou s’engourdir dans l’habitude : l’habitude enlève à l’objet de la passion son caractère sacré. L’habitude est la dégradation naturelle de la passion en sentiment : l’amour devient estime, la haine dédain, le désespoir désabusement, la jalousie rancune, l’ambition entêtement…

-        Ici il ne subsiste ni l’intensité de l’émotion, ni l’ambivalence de la passion.

4) Transformation et substitution

-        La passion continue à vivre lorsqu’elle est remplacée par une autre passion. Cette nouvelle passion peut avoir un fond commun avec la première ; il y a alors transformation ou sublimation : par exemple, l’amour humain se change en amour de Dieu ; une passion se transforme en son contraire ; l’amour en haine, le fanatisme religieux en fanatisme antireligieux, la passion des plaisirs en ascétisme, la colère devient désespoir…

-        La passion peut, au contraire, différer en nature : il y a alors substitution.

-        Pour comprendre ces mécanismes, voir Spinoza, 3ème partie de L’éthique.

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