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LES EXISTENTIALISMES

Publié le 10/02/2015

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par l'ultra-gauche comme compagnon de route du Parti I, il fut la cible de la réaction bien-pensante. Pierre de Bois-deffre écrit dans une revue au titre prometteur, Liberté de l'Esprit, «les doux rêveurs d'Esprit 2, épris d'un progres­sisme incontrôlable et béat, louchent du côté du café de Flore et rêvent, la nuit, à Simone de Beauvoir. Le succès du Deuxième Sexe auprès des invertis et des excités de tout poil empêche Domenach de dormir. Devant ce prurit de psychanalyse à l'anglo-saxonne, on se prend à regretter la vieille gauloiserie française... «

Est-ce à dire que ces tempêtes ne sont telles qu' « au bassin des enfants «, que le succès de L'Être et le Néant tient au fait qu'il pesait une livre, mesure pratique en une époque où le beurre avait un poids parallèle? Certes, non, mais l'on ne peut détacher une philosophie de l'engagement de son poids réel dans l'histoire, même et surtout si les liens sont loin d'être évidents entre l'essai d'ontologie phénoménologique et ses retombées.

Nous nous trouvons avec le sartrisme dans le cas d'une philosophie dont l'impact fut multiplié par les activités connexes du philosophe : politique, vie militante, théâtre, journalisme...

Sartre s'est construit de grands ancêtres : saint Augustin, Kierkegaard, Husserl et Heidegger furent tour à tour convoqués au tribunal de l'histoire philosophique, pour y décerner les brevets de paternité ontologiques. Mais c'est indéniablement le dernier couple de cette scène fantas­matique qui a profondément marqué Sartre, le troisième larron n'étant autre que Hegel lui-même.

Philosophie de la conscience

Sartre bâtit, dès La Transcendance de l'Ego, une philo­sophie de la conscience. 11 entend y démontrer que l'Ego

1.   Les attaques les plus cohérentes émanèrent du groupe e Socialisme

ou Barbarie «.

2.   Il mêle ici Les Temps Modernes et Esprit.

n'est pas dans la conscience, qu'il est en dehors, dans le monde, qu'il y trouve son lieu d'existence.

 

Le Moi y apparaît en «danger « dans le monde et bien que Sartre prétende y dépasser la dualité sujet-objet, le Monde et le Moi restent ob-jets pour la conscience absolue, source ultime d'existence.

On sait que Sartre refuse l'idée de la nature humaine, fondement solide de tout humanisme. L'existence précède l'essence, chaque acte humain inscrit une idée d'humanité. La conscience ne se définit pas comme modalité particulière de la pensée, mais comme l'éclatement de l'ex-istant vers un monde. C'est là une idée proche de l'intentionalité husserlienne; la conscience est acte d'extériorisation de soi. Ce qui maintient la conscience, c'est la certitude réfle­xive du cogito, éclaté, certes, mais rassuré de s'éprouver dans sa « facticité s. Je suis, là et maintenant.

« Pourquoi moi, sans justification, c'est absurde, je suis de trop pour l'éternité «, soupire Roquentin, l'anti-héros de La Nausée. Abandonné dans un univers sans regard, la contingence débouche sur ce que Heidegger nomme la déréliction, l'être abandonné, sans recours.

Mais avec le thème de l'angoisse, de l'absurde, la descrip­tion de l'existence devient question de l'Être. L'éclatement de ce rien absurde qu'est la conscience de l'exister dans le Monde pose la question de L'Être et le Néant.

Sartre se demande : « Est-il une conduite qui puisse me

révéler le rapport de l'homme avec le monde? «; il répond : « Non, une pareille conduite n'existe pas. « Nous sommes donc renvoyés au fait transcendant de la non-existence d'une telle conduite.

Je s'éprouve comme impossibilité de se justifier par ses tâches. Je est le fondement de tout ce qu'il voit, de ce qu'il vit, vise, mais il n'est pas lui-même expression d'un pro-jet qui justifierait sa contingence. Sartre indique que, maîtres de Lyon, les ouvriers de la Croix-Rousse ne savent que faire de leur victoire. Leurs malheurs leur paraissent naturels : ils sont, voilà tout. Souffrir et être ne font qu'un, le malheur n'est pas à distance, contemplé, donné comme néantisable. Seul l'arrachement à soi crée la possibilité de l'action. C'est dans le rapport à soi, autant que dans le rapport au monde que l'existant prend conscience de sa liberté.

La liberté s'ouvre autour de moi comme champ d'action. Exister, c'est dépasser l'existence vers l'impossible essence, mais ce mouvement est aussi transcendance. Ma liberté, c'est ma présence à la profusion d'être, la transmutation du non-sens en sens. La liberté n'est pas simple choix entre divers possibles, elle est jaillissement créateur du cogito.

Le « Je « s'y découvre comme foyer de sens. La nausée n'était que l'envers de la liberté : la liberté est « choix de moi-même dans le monde, et du même coup découverte du monde « — ce qui permet, note candidement Sartre, « d'éviter l'écueil de l'inconscient 1 «.

Pourtant cette illumination n'est pas sereine et radieuse. Il y a de l'irréconciliable entre la liberté de l'existence et l'être massif des choses. Le refus de se reconnaître marque l'existant; la liberté va de pair avec la mauvaise foi.

Ainsi, la célèbre femme séduite de L'Être et le Néant. Elle se rend à un rendez-vous, connaissant fort bien les intentions que l'homme qui lui parle nourrit à son égard. Mais elle va désarmer tout le discours, elle va refuser l'arrière-fond sexuel de son langage. Sensible au désir qu'elle inspire, même si l'on peut supposer que le pur respect l'insatis‑

1. L'Être et le Néant. Nous y reviendrons.

ferait, le désir cru l'humilierait plus encore. Elle ne « veut « reconnaître le désir qu'adressé à son esprit; mais voici qu'on lui prend la main. Elle va reculer le plus loin possible l'instant de la décision. Elle abandonne sa main, sans s'en apercevoir. « Par hasard «, elle est à ce moment tout esprit, elle réalise en sa chair le divorce de l'âme et du corps. C'est au sein d'elle-même que joue la dissonance, l'imper-sonnalisation s'installe ici à la racine de l'acte.

« LES EXJSTEV71ALISMES 217 avec les thèmes majeurs de l'existentialisme.

f:Iargir cette liste jusqu'à Descartes, c'est faire preuve d'un laxisme outrancier dans la recherche des scènes originaires philo ..

sophiques.

Mais ce travail est vain; ou on élargit tant la notion d'existence que n'importe quel romancier de seconde zone peut y figurer, ou on se réfère à un classement dit philosophique, où Gabriel Marcel figure.

Nous tenterons de situer historiquement l'existentialisme en cernant ses deux penseurs marquants : Sartre et Merleau­ Ponty.

I.

JEAN-PAUL SARTRE Pendant vingt ans, la phénoménologie a triomphé dans sa version sartrienne.

Ce fut le triomphe mêlé d'autocritique de la philosophie existentialiste 1 • Depuis dix ans, un structuralisme diffus passe sous les ponts du savoir philosophique.

On ne parle plus en termes de conscience, de sujet, mais de règle, de code, de structure.

On ne pense plus que l'homme fait le sens, mais que le sens advient.

L'existentialisme a le vent en proue.

Aussi Sartre fait-il figure de « grand-père » forclos d'une nouvelle génération de philosophes comme Foucault ou Deleuze; l'un de leurs dénominateurs consiste à ne le point mentionner dans la bataille qui se mène aujourd'hui contre un certain structuralisme.

Mais l'influence de Sartre ne s'est jamais cantonnée au seul domaine universitaire.

Promu chef de file de la génération issue de la résistance, celle qui « pinçait au sang les lendemains pour les con­ traindre à chanter 2 », Sartre fut intronisé grand chantre des caves de Saint-Germain.

« Traître » à sa classe, il fut attaqué par les communistes pour n'être point du Parti.

« L'animal est dangereux», écrit Kanapa en 194 7; également critiqué 1.

Il eat étrange qu'outre-Manche, Sartre et Merleau-Ponty servent aujourd'hui de chevaux de bataille contre l'école néo-positiviste d'Oxford.

2.

Préface à Aden Arabie de Nizan.. »

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