La technique n'est-elle qu'une application des connaissances scientifiques ?
Publié le 26/01/2004
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En principe, connaissance scientifique et activité technique se distinguent comme la théorie et la pratique.
Ensemblede procédés par lesquels une civilisation utilise un outillage pour produire un résultat, la technique, au service desdésirs, cherche à réaliser ce qui n'est pas encore et vise l'utile.
Entreprise d'explication de ce qui est, la science, enrevanche, vise au vrai, récusant tout désir comme source d'illusion.
Pensée et action ne sont néanmoins pas sansrapport.
La vie humaine est faite de la collaboration de l'intellect et de l'appétit, collaboration, de surcroît, orientée.«On ne commande à la nature qu'en lui obéissant », autrement dit la technique comme moyen concret detransformation de la nature s'appuie sur la connaissance des lois de celle-ci.
On ne commandeà la nature qu'enlui obéissant.BACON (NovumOrganum)
Les lois de la nature sont strictement déterminées.
Il n'estpas possible de les enfreindre.
Nous ne pouvons qu'y obéir.Cela ne signifie néanmoins pas que nous soyons soumis à lanature.
Le projet technique consiste à utiliser les lois de lanature pour notre utilité.
Ainsi, en obéissant aux lois de lanature, on peut la commander.
La liberté n'est pas dansl'absence de contrainte mais dans l'utilisation raisonnée deces contraintes.
Le vouloir ne devient pouvoir effectif que par la médiation d'un savoir.
La relation technique de moyen à fin s'établitsur celle scientifique de cause à effet.
Sous cet aspect, la technique n'est jamais que l'application de connaissancesthéoriques.Ce schéma logique semble toutefois infirmé par l'histoire.
«Les grandes inventions – disait Swift – ont été faitespendant les temps de la plus grande ignorance : la boussole, la poudre à canon et l'imprimerie ; et elles sont dues àla plus pesante des nations, l'Allemagne.» Le bon sens d'ailleurs comprend fort bien cet état de fait.
L'action et lavie ne sauraient souffrir de délai : s'il eût donc fallu que la technique attendît la constitution de la penséescientifique, l'humanité aurait disparu.
L'histoire nous apprend plus encore.
«Toutes les fois qu'un problèmescientifique se pose – affirme Ganguilhem – c'est qu'un embarras ou un insuccès technique, un obstacle àcontourner ou à abolir a ému, étonné et fait souffrir quelqu'un.»Comment comprendre cette inversion de la logique et de l'histoire? Comment ce qui de sa nature suppose un savoirpeut-il s'être constitué, non seulement avant tout savoir, mais avoir conditionné le développement du savoir?Comment, en somme, ce dont l'efficace est tributaire de la science peut-il en être la condition de progrès ?
1.
Comment sortir de l'embarras
Chacun sait que les techniques médicales ont précédé de bien loin la science physiologique et biologique, quel'usage du levier, du plan incliné est bien antérieur à sa théorie rai-sonnée.
Comment expliquer cela? «En réalité latechnique date de temps immémoriaux [...] L'existence libre de l'animal est une lutte, rien qu'une lutte : c'est satactique vitale, sa supériorité ou son infériorité face à l'autre qui décide de l'histoire de cette vie [...] La techniqueest la tactique de la vie» (O.
Spengler, L'homme et la technique).
Spengler insistera sur les différences essentiellesentre techniques animales et humaines.
Cependant toute technique se situe dans le prolongement de la vie et deses exigences.
L'outil est un complément de l'organisme: le bâton est le prolongement du bras qui frappe, l'hameçoncelui du doigt recourbé.
L'origine de la technique est biologique, elle n'est que l'épanouissement chez un êtreintelligent des procédés d'adaptation au milieu, propres à tous les vivants.
On a là l'explication de l'antérioritéchronologique des savoir-faire sur le savoir.
Par essais et erreurs les hommes ont perfectionné l'arc, la charrue et labarque bien avant d'en esquisser la théorie.
Des progrès insensibles ont amené ces objets à la perfection de leurforme par une sorte de sélection technique naturelle.
«C'estla mer elle-même qui façonne les bateaux, choisit ceux qui conviennent et détruit les autres [...] Chaque progrèsest imperceptible; l'artisan est toujours à copier et à dire qu'il ne faut rien changer à la forme du bateau ; et leprogrès résulte justement de cet attachement à la routine» (Main, Propos 1).
Ordonnée à l'action singulière et à laproduction d'objets concrets qui fonctionnent, la technique s'enracine dans la sensation et l'empirie ou collation desimilitudes conservées dans la mémoire.
Toute pratique suppose bien sûr une connaissance, mais celle-ci est d'abordfaite d'associations aveugles et «instinctives» garantes de leur efficacité.
«L'empirisme est la connaissance de casparticuliers, la science celle de vérités générales.
Mais l'action [...] concerne toujours le particulier.
Ce n'est pasl'homme que guérit le médecin [...], mais Callias [...].
Si donc on a la raison sans l'expérience et si l'on connaît lavérité générale tout en ignorant les cas particuliers qu'elle renferme, on commettra beaucoup d'erreursthérapeutiques» (Aristote, EN, VI, 8, 1141 b 17-21).
Ce texte souligne avec profondeur que la liaison de la règlegénérale au cas particulier est en partie contingente.
Il est impossible en médecine de justifier par raisonsdémonstratives les formes individuelles que prend la maladie chez chacun.
C'est pourquoi les empiriques réussissentsouvent mieux que ceux qui possèdent seulement la raison des choses.
La constitution des arts comme savoir-fairemultiples et divers est donc indépendante de la naissance de la science rationnelle et désintéressée.C'est d'ailleurs cette indépendance qui a libéré les hommes pour qu'ils se livrassent à la contemplation de la natureet cherchassent à en percer la structure intelligible.
Le mot d'A.
Comte : "Science d'où prévoyance ; prévoyanced'où action", telle est la formule très simple qui exprime d'une manière exacte la relation générale de la science et del'art, en prenant ces deux expressions dans leur acception totale» est ce qui paradoxalement rend compte de lastagnation technique du monde antique..
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