Dois-je voir dans les frontières de mon langage les frontières de mon monde ?
Publié le 24/08/2005
Extrait du document

Chaque langue est un système
complexe de structures grâce auquel une culture organise les
catégories dans lesquelles le locuteur analysera l'expérience,
relèvera ou négligera certains types de rapports et de
phénomènes, et maîtrisera ses raisonnements. Etudiant le système
verbal du hopi (parlé dans l'Arizona), Whorf
montre qu'il ne comporte pas de forme se rapportant directement
à l'expression du temps, mais qu'il est en revanche structuré
selon des modalités qui relèvent de ce que les grammairiens
appellent l'aspect, et contraint par exemple les Hopis à
prêter attention aux processus vibratoires ou ondulatoires.
Seraient-ils alors plus proches que ceux qui parlent une langue
indo-européenne de la vision du monde que fournit la physique
contemporaine ? En le soutenant parfois, Whorf ne semble
pas penser que ce genre d'affirmation se retourne contre sa
thèse, du moins dans ses versions les plus fortes : car ce sont
précisément des savants dont les langues maternelles étaient
indo-européennes qui ont élaboré la physique, montrant par là
qu'une langue n'impose pas une vision du monde dont il soit
impossible de s'affranchir par un travail qui se concrétise dans
l'élaboration d'une langue spécialisée permettant d'exprimer les
phénomènes considérés.
A côté de cet argument spéculatif,
nous avons depuis les années soixante-dix des raisons positives
pour infirmer la thèse culturaliste. E. Rosch, ayant
constaté que les Danis (en Nouvelle-Guinée) ne disposent
que de deux termes pour les couleurs, dont l'un s'applique aux
teintes claires et chaudes, et l'autre aux teintes sombres et
froides, se demanda quels effets pouvait avoir un vocabulaire
aussi limité sur les comportements relatifs aux couleurs.
Pensant obtenir une confirmation de la position de Whorf,
elle soumit les Danis à deux tests distincts, l'un de
nomination, l'autre de reconnaissance. Disposant devant les
sujets de son expérience quarante échantillons de teinte ou de
clarté différente, elle leur demanda d'abord de les nommer ;
ensuite, après avoir montré un échantillon à un Dani,
elle le faisait attendre dans l'ombre, puis lui demandait de
retrouver l'échantillon parmi les quarante. La même procédure
était reprise avec des Américains.
Liens utiles
- dissertation juste la fin du monde: En quoi l’œuvre Juste la Fin du Monde relève-telle une crise personnelle et familiale à travers une crise du langage ?
- > Notre vision du monde doit-elle quelque chose au langage ?
- Il est remarquable que le monde animal ne fasse point voir la moindre trace d'une action par outil.
- « Le langage reproduit le Monde tout en le soumettant à son organisation » [Émile Benveniste]
- Le langage et la construction du monde des objets par Ernst CASSIRER.