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ROUBAUD Jacques

Publié le 29/11/2018

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ROUBAUD Jacques (né en 1932). Né à Caluire (Rhône), poète et mathématicien comme Raymond Queneau, Jacques Roubaud fait aussi partie de l’Ouvroir de littérature potentielle. Il a participé au collectif d’avant-garde Change (premier numéro en 1968) — tout en s’inscrivant comme poète et théoricien dans une tradition beaucoup plus vaste : les Troubadours (anthologie, 1981); la Fleur inverse (essai sur les troubadours, 1986); la Vieillesse d'Alexandre, essai sur quelques états récents du vers français (1978) — et à la revue Action poétique dont la devise est empruntée à Lautréamont : « La poésie doit avoir pour but la vérité pratique ». Il collabore avec Georges Perec, Octavio Paz, Florence Dclay, Michel Deguy... Un de ses livres, intitulé g (1967), met l’accent sur les références mathématiques qui caractérisent, en première approche, l’univers de ce poète tenté à la fois par la réflexion théorique et par une certaine forme d’activité ludique — chaque texte de ce recueil étant l'équivalent d’un pion blanc ou d’un pion noir du jeu de go.

 

Le résultat n’a rien d’abstrait; mais le lecteur peut être dérouté par cette poésie qui remet en cause une lisibilité confortable ou superficielle, et rompt certaines habitudes de discursivité. Par exemple, Trente et un au cube (1973) se présente comme un objet inattendu. Il faut déployer le livre avant de le lire : trente et une liasses dépliables, structurées par des exergues et des « citations » en italiques, offrent un texte dense, ponctué de blancs et d’espacements. Et quant à la « table des matières », elle se compose d’une série de... trente et un points, parfois accompagnés d'un nom — d’Étienne Jodelle à Goethe en passant par Pierre Morhange.

 

Jusqu’à son premier roman, la Belle Hortense (1985), que suivent l'Enlèvement d'Hortense (1987) et l'Exil d’Hortense (1990), Roubaud propose en la dérobant cette clé du mystère qu’une logique mathématique semble toujours poursuivre dans ses poèmes. Dans la Belle Hortense, que l’auteur reconnaît lui-même comme étant une sorte d'hommage à Queneau, les fausses pistes, les signes, les chiffres surtout, forment un imbroglio où, ironiquement, la solution est toujours fuyante. Aucune conclusion éclairante ne vient rassurer le lecteur, que ce soit dans la poésie ou dans le roman. Mais faut-il vraiment trouver Hortense, selon la formule de Rimbaud? Et quel coup de dé (même à « trente et un au cube »...) abolira jamais le hasard?

 

L’Avertissement de Mezura (1975; livre qui se lit dans le sens de la largeur de la page) joue sur la nécessité et l’arbitraire du nombre : « Nous remercions le nombre pz, en ses mille premières décimales ». Et Mezura, aussitôt, construit. Én tête de chapitre, une série de mots, énigmatique, qui se révèle fonctionner comme la grille d’un déchiffrement toujours différé. Tout semble se conjuguer pour faire sens — mais si le sens était ailleurs?

 

Autobiographie, chapitre dix (1977), tout entier composé avec les mots des autres (les surréalistes), annonce des « poèmes avec des moments de repos en prose ». Par exemple, au milieu du livre : « Si tu ne m’as pas, cher lecteur, abandonné depuis longtemps en route, peut-être te demandes-tu où nous en sommes? question légitime. Moi aussi, je me le demande ». L’ironie ne désempare pas, et les points d’appui proposés sont là encore de fausses balises, comme la rigueur trompeuse de la structure du discours imprimé et de sa mise en œuvre typographique. Graal Fiction (1978) déclare que le mystère est résolu; mais « tout ne sera pas dit ici, dans le premier des 26 volumes de notre Graal Fiction ». La quête est sans cesse repoussée, et même son objet est inconnu.

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