L'ESPRIT DE LA LITTÉRATURE BAROQUE
Publié le 02/09/2013
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CE n'est pas sans quelque inquiétude que nous entreprenons ici la tâche audacieuse d'entretenir les honnêtes gens de ce que les experts nomment : La Littérature Baroque.
Cette épithète, dans le commun vocabulaire, retient, en effet, à l'ordinaire, un sens fâcheux. Les esprits baroques sont ceux qui se délectent aux fantaisies étranges et aux desseins chimériques. Les fils de famille, qui dilapident leur patrimoine et multiplient les solécismes de conduite, sont accusés par leurs parents pauvres d'avoir un comportement baroque. Bref, il semble qu'en articulant cet adjectif, tout chargé de malédictions philistines, le grand bourgeois français se souvienne, à son insu, que c'est, à l'origine, un terme technique des lapidaires et qu'une perle baroque est un joyau insolite, dont la matière, certes, se recommande par la splendeur de son orient, mais dont la rondeur demeure imparfaite.
Les spécialistes, ceux que le xviie siècle appelait avec révérence les habiles, ont, au contraire, ravi à ce mot, déplorablement équivoque, toute signification péjorative. Les historiens de l'art se sont plu, les premiers, à s'en servir pour qualifier de nombreux monuments et ouvrages plastiques exécutés en Europe, aux Indes, en Amérique du Sud par les successeurs immédiats ou lointains de Michel-Ange.
Puis les critiques littéraires, obscurément jaloux de rivaliser avec les esthéticiens, se piquant au jeu, rangèrent sous la rubrique : Littérature Baroque, les textes de la littérature européenne conçus et publiés entre 1580 et 165o; d'une part, parce qu'ils sont contemporains des réussites les moins contestables de l'art baroque, d'autre part, parce qu'ils participent de la même sémantique que celles-ci.
Enfin, quelques téméraires, au lieu de faire du baroquisme le principe stylistique d'une époque bien déterminée, ne balancèrent pas à le transformer en une essence constante des arts et des litté¬ratures occidentales, dont la vitalité, pour peu que certaines circonstances l'excitent, soudain se réveille et se dépense durant une période de durée imprévisible.

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LA civilisation et la culture, dont nous nous réclamons, si on les ré.fléchit dans l'ensemble de leur
évolution et de leur progrès, offriraient donc à la méditation des curieux une perpétuelle et, peut
être, fastidieuse alternative de classicisme et de baroquisme.
A une fête classique fort courte succé
derait un long sabbat baroque, agrémenté de caprices et de scandales divers.
C'est ainsi qu'en
France le bref classicisme de la Pléiade serait durablement ruiné par les impétueux efforts d'Aubigné,
des compagnons libertins de Henri IV, des truculents ivrognes, qui rimèrent sous la surveillance
jalouse de Richelieu, et des maniéristes mignards.
De même, au classicisme mélodieux et cruel de
Racine on verrait se substituer, après un demi-siècle de tentatives indécises, le baroquisme romantique,
exploité et achevé par le baroquisme surréaliste.
Cette aventureuse théorie qui, quant à nous, nous séduit par sa vraisemblance, soulève, cependant,
une question qui mérite examen : « Le baroquisme est-il une désagrégation du classicisme ou une
réaction originale contre la sévérité de ses lois? »
Les régents de collège, qui usent leurs forces à gémir sur l'effrayante décadence des mœurs et
du goût, tiennent le baroquisme pour une répugnante corruption, pour une maladie mortelle, capable
d'infecter en quelques années le classicisme le plus sain, jusqu'à le changer en un cadavre presque
liquide, fourmillant, pullulant, purulent.
Les amateurs sans préjugés ni préventions en arrivent, au
contraire, à croire que le baroquisme est une forme essentielle parfaitement distincte du classicisme,
quoiqu'elle compose entre eux et introduise à l'existence esthétique les mêmes éléments primitifs que lui.
POUR ne pas fatiguer le lecteur par un chaos d'idées un peu vagues, il convient maintenant que nous
lui proposions quelques deffinitions précises.
Le classicisme, dans ses manifestations variables et variées, résulte toujours, à notre sens, d'un
état de total et parfait (bien que précaire) équilibre hiérarchique entre l'inconscient et la conscience.
Les créations émouvantes et périlleuses de celui-là sont réduites au rôle de soubassement, d'ailleurs
prisé fort haut, d'un édifice bien tempéré que couronne le fronton critique de la conscience, dont
l'ordre rationaliste impose à l'ensemble une discipline à la valeur incontestée.
Q,uoiqu 'il soutienne
la conscience et lafonde, l'inconscient, lorsqu'il collabore à l'accomplissement de l'œuvre classique,
ne s'avise jamais de mêler ses phantasmes aux produits concertés de la conscience : tous deux se
confinent dans la pureté de leurs privilèges propres.
Le baroquisme, au contraire, s'il provient bien d'une rupture d'équilibre entre la conscience et
l'inconscient, n'est pas, à vrai dire, caractérisé par une insurrection violente de celui-ci contre celle-là,
mais par une confusion systématique des inventions de leurs deux ordres.
Il s'ensuit que le baroquisme, dans son propos d'imiter et d'interpréter tous les accidents de l6l
vie de l'homme et du monde, se plaît aux sentiments incertains et aux situations fausses.
Il présente
et constate.
Il répugne à s'expliquer.
Suivant l'exemple du laborieux ouvrùr, quifabrique sans cesse
les mixtes de ce monde sublunaire, il procède continuellement à des contaminations instables de
l'âme par le corps, et,faisant de nonchalants emprunts aux divers règnes de la nature, il évoque des
visions monstrueuses de pierres végétales, d'animaux-plantes et d'hommes-rochers.
95.
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