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Les Confessions, Livre I, p. 49-50. Lecture méthodique (Rousseau)

Publié le 23/06/2015

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Lecture méthodique

Qu'on se figure un caractère timide et docile dans la vie ordinaire, mais ardent, fier, indomptable dans les passions, un enfant toujours gouverné par la voix de la raison, toujours traité avec douceur, équité, complaisance, qui n'avait pas

5 même l'idée de l'injustice, et qui, pour la première fois, en éprouve une si terrible de la part précisément des gens qu'il chérit et qu'il respecte le plus : quel renversement d'idées ! quel désordre de sentiments ! quel bouleversement dans son coeur, dans sa cervelle, dans tout son petit être intelligent et

10 moral ! Je dis qu'on s'imagine tout cela, s'il est possible, car pour moi, je ne me sens pas capable de démêler, de suivre la moindre trace de ce qui se passait alors en moi.

Je n'avais pas encore assez de raison pour sentir combien les apparences me condamnaient, et pour me mettre à la place

15 des autres. Je me tenais à la mienne, et tout ce que je sentais, c'était la rigueur d'un châtiment effroyable pour un crime que je n' avais pas commis. La douleur du corps, quoique vive, m'était peu sensible ; je ne sentais que l'indignation, la rage, le désespoir. Mon cousin, dans un cas à peu près semblable,

20 et qu'on avait puni d'une faute involontaire comme d'un acte prémédité, se mettait en fureur à mon exemple, et se montait, pour ainsi dire, à mon unisson. Tous deux dans le même lit nous nous embrassions avec des transports convulsifs, nous étouffions, et quand nos jeunes coeurs un peu soulagés pou 

25 vaient exhaler leur colère, nous nous levions sur notre séant, et nous nous mettions tous deux à crier cent fois de toute notre force : Carnifex! carnifex! carnifex' !

Je sens en écrivant ceci que mon pouls s'élève encore ; ces moments me seront toujours présents quand je vivrais 30 cent mille ans. Ce premier sentiment de la violence et de

1. Camifex :terme latin signifiant « bourreau «.

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l'injustice est resté si profondément gravé dans mon âme, que toutes les idées qui s'y rapportent me rendent ma première émotion, et ce sentiment, relatif à moi dans son origine, a pris une telle consistance en lui-même, et s'est tellement déta 

35 ché de tout intérêt personnel, que mon coeur s'enflamme au spectacle ou au récit de toute action injuste, quel qu'en soit l'objet et en quelque lieu qu'elle se commette, comme si l'effet en retombait sur moi.

Les Confessions, Livre I, p. 49-50.

On ne peut se fier aux adultes : ils vivent dans un monde d'appa­rences. D'une part, ils ne sont pas ce qu'ils paraissent. Ce sont « les gens qu'il chérit et qu'il respecte le plus « (I. 6-7) qui refu­sent de comprendre le jeune Rousseau et le condamnent à un châtiment effroyable : leur bonté de façade cachait donc bien une réelle cruauté. D'autre part, ils ne jugent eux-mêmes que sur des apparences : « les apparences me condamnaient « (I. 14) note le narrateur, en précisant que l'enfant qu'il était ne pouvait pas imaginer une telle chose.

 

Dans l'épisode du « ruban volé «, de façon identique, ils juge­ront sur des apparences la pauvre Marion. L'enfant, le faible, ne sont pas considérés comme dignes de foi : « quel renverse­ment d'idées «, en effet, pour le « petit être « qui, lui, croyait en eux! Comment le coeur des adultes aimés n'a-t-il pas senti que l'enfant disait vrai ? Qu'il ne pouvait pas comprendre la punition ? (« je n'avais pas encore assez de raison [...1 pour me mettre à la place des autres «, I. 13-15) : mais les adultes, eux, ne le pou­vaient-ils pas ? Avaient-ils oublié à ce point l'enfant qu'ils avaient pu être ? C'est donc cela, le monde des adultes?

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« l'injustice est resté si profondément gravé dans mon âme, que toutes les idées qui s'y rapportent me rendent ma première émotion, et ce sentiment, relatif à moi dans son origine, a pris une telle consistance en lui-même, et s'est tellement déta- 35 ché de tout intérêt personnel, que mon cœur s'enflamme au spectacle ou au récit de toute action injuste, quel qu'en soit l'objet et en quelque lieu qu'elle se commette, comme si l'effet en retombait sur moi.

Les Confessions, Livre 1, p.

49-50.

INTRODUCTION Situation du passage Cet extrait se situe à la fin de l'épisode dit du « peigne cassé ».

Accusé à tort, le jeune Rousseau a refusé d'avouer un« forfait» dont il est innocent (le dégât causé à un peigne!), malgré les fes­ sées sévères qu'on lui administre: «je sortis de cette cruelle épreuve en pièces, mais triomphant.

»Mais c'est aussi pour lui la fin de deux années de bonheur et la perte du paradis de l'enfance.

Près de quarante ans après cette aventure, dont le souvenir l'émeut encore, il éprouve le besoin de clamer« à la face du Ciel )) son innocence, d'expliquer au lecteur le trauma­ tisme subi par l'enfant qu'il fut, et de montrer comment le sen­ timent d'injustice éprouvé alors est devenu « un des ressorts les plus vigoureux de [son] âme )) .

Axes de lecture Une punition injuste peut paraître un prétexte un peu mince, aux yeux du lecteur de l'époque, pour autoriser l'auteur à en tirer des conséquences aussi graves.

La première tâche de Rousseau est donc de faire partager l'émotion d'un enfant- un enfant de douze ans à peine- qui voit son monde s'écrouler.

Mais, comme ill' a annoncé lui-même, il lui faut analyser la façon dont cette épreuve, en bouleversant sa vision des adultes, a fait de lui un perpétuel révolté contre toute réalité injuste.

Les deux lectures que nous ferons de ce passage seront donc centrées sur : - l'effondrement du monde de l'enfant; - la genèse d'un homme révolté.

132. »

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