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Le travail de la forme chez Stendhal

Publié le 27/06/2015

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travail

On ne trouvera donc pas, chez Stendhal, de grands tableaux exhaustifs, campant longuement le décor de l'action comme chez Balzac. Doit-on pour autant affirmer qu'il n'y a pas entre le milieu et les personnages de relation directe de causalité et que, comme le dit M. Blin, « il ne détermine pas, ne résout pas le personnage de l'extérieur comme Zola t «?

Certes, le milieu ne sécrète pas mécaniquement et fata­lement l'individu, mais le cadre que Stendhal donne à ses personnages est toujours chargé de signification, aide à comprendre les protagonistes. Ainsi la description de Verrières sur le plan économique, géographique, social, politique, explique les moeurs et la psychologie de ses habitants. Plutôt que la description scrupuleuse d'une ville de province comme l'aurait fait Balzac, Stendhal préfère mettre en lumière les lignes dominantes des milieux décrits, la loi générale, le typique 2 plutôt que l'anecdotique (cf. les titres de ses cha­pitres : une petite ville, un maire, etc.), le tissu des relations sociales qu'on trouve en général dans une ville de province sous la Restauration.

Cependant Stendhal ne se contente pas d'une esquisse théorique. Il a besoin pour ancrer son roman dans l'histoire de ce qu'il appelle des « petits faits vrais « empruntés à l'actua­lité, qui donnent l'impression du vécu. Mais ces faits ne sont pas choisis arbitrairement, ils viennent corroborer une thèse, et tisser naturellement la chronique d'une petite ville de province : la visite du roi à Verrières, la cérémonie de Bray-le-Haut, l'adjudication de la maison à Saint-Giraud, etc.

Un « réalisme subjectif a «

En fait, si Stendhal élimine la vision panoramique d'un témoin idéal, c'est que la réalité n'est jamais perçue qu'à travers la personnalité de ses protagonistes, et essentiel­lement de Julien.

Durant presque tout le roman, nous découvrons le monde avec lui, progressivement, en même temps que lui, et nous n'en percevons que ce qu'il en retient : « Ce n'est

1. GEORGES BLIN, op. cit., p. 45.

2. « Verrières, dans ce livre, est un lieu imaginaire que l'auteur a choisi comme le type des villes de province. « Stendhal, Lettre au comte Salvagnoli.

3. Cette expression, comme beaucoup d'autres par la suite, est empruntée au livre de Georges Blin, Stendhal et les problèmes du roman.

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point en abstrayant l'intentionnalité du héros mais à travers celle-ci, qu'il fait surgir le détail concret susceptible de nous reporter à l'unisson de l'instant 1. «

Le monde n'existe pas quand Julien ne le regarde pas, les personnages s'évanouissent lorsque Julien les élimine de son champ mental (la maréchale de Fervaques disparaît brusquement dès lors que Julien cesse de s'y intéresser). Et quand Julien ne comprend pas une situation (la mise en scène de l'évêque d'Agde) ou qu'il ne saisit qu'une partie de la réalité (la réunion de la Note Secrète), nous n'en savons pas plus que lui.

 

Aussi les modes d'appréhension du monde dans le livre seront ceux de Julien; on peut en relever au moins deux.

travail

« plan des idées, il y a chez Stendhal refus d'un style fondé sur l'emphase, la fausseté, l'hypocrisie.

Cette attitude s'ins­ crit encore dans la continuation du XVIII• siècle, période durant laquelle l'expression se révèle une arme, instrument de dia­ logue ou de satire, où tout est rationnel, clair, à la taille de l'homme.

Tout au long du XIX" siècle, l'expression va au contraire cesser d'être transparente pour devenir un obstacle à l'expres­ sion, une fin en soi, une recherche autonome : " La forme littéraire développe un pouvoir second, indé­ pendant de son économie ( ...

); elle f&scine, elle dépayse, elle enchante, elle a un poids; on ne sent plus la littérature comme un mode de circulation socialement privilégié, mais comme un langage consistant, profond, plein de secrets ( ...

).

Tout le XIX" siècle a vu progresser ce phénomène de concrétion.

Chez Chateaubriand, ce n'est encore qu'un faible dépôt 1 ••• n C'est contre cette tendance que Stendhal veut lutter.

Sa langue, sur plusieurs points, continue celle du XVIII• siè­ cle : sobre, peu descriptive, utilisant des tours allusifs, des ellipses, préférant aux articulations logiques la juxtaposition des éléments de la phrase.

Ses descriptions des lieux et des personnages sont souvent rapides, rarement pittoresques.

Doit-on attribuer cette apparente pauvreté à une inca­ pacité ou à un parti pris délibéré? STENDHAL ET LE RÉALISME Le refus du réalisme photographique Stendhal écarte la description pour elle-même, le tableau pittoresque en soi.

Toute réalité n'est pas nécessairement intéressante et le rôle de l'écrivain consiste à choisir ce qui est significatif.

Il ne s'agit pas de donner une " photographie n de la réalité, de l'inventorier dans ses moindres détails, mais bien de l'interpréter pour en dégager les lignes de fore~.

" On arrive à la petitesse dans les arts par l'abondance des détails et le soin qu'on leur donne 2 • n 1.

ROLAND BARTHES, Le degré zéro de l'écriture, pp.

10-11, Seuil.

2.

STENDHAL, Rome Naples et Florence, I, p.

67, cité par GEORGES BLIN, Sten­ dhal et les problèmes du roman, p.

32, Corti, 1953.

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