Jacques de LACRETELLE, Silbermann
Publié le 25/02/2011
Extrait du document
(Silbermann vient d'entrer au lycée en classe de troisième. Le narrateur, un élève de la classe, raconte comment la méfiance de la majorité des élèves envers le jeune Juif va se transformer en franche hostilité.) Il avait été deux fois premier lors des compositions. Ce succès avait suscité des jalousies parmi les rangs des bons élèves. Et comme il lui échappait quelquefois une ironie méprisante à l'adresse des cancres, il n'y avait pas moins d'animosité contre lui aux autres degrés de la classe. Les choses commencèrent par des taquineries assez innocentes; elles furent un peu encouragées par l'insouciance de la plupart de nos professeurs qui, malgré ses bonnes places, n'aimaient pas Silbermann. On s'en aperçut bien le jour où l'un d'eux, irrité de le voir venir trop souvent près de la chaire, le renvoya avec une phrase brusquement cinglante que tout le monde entendit. Bientôt, pendant les récréations, ce fut un amusement courant d'entourer Silbermann, de se moquer de lui et de le houspiller. Sitôt qu'il apparaissait : «Ah! Voilà Silbermann, disait-on. Allons l'embêter. « On le bousculait, on prenait sa casquette, on faisait tomber ses livres. Silbermann ne se défendait pas, mais il ripostait d'un trait1 qui, le plus souvent, frappait juste et exaspérait l'assaillant. Au début, ces petits succès de parole lui procuraient tant de plaisir qu'il en oubliait les brimades. Mais, comme la répétition de ces scènes et aussi son physique bizarre lui valurent d'être en butte à la curiosité générale, je crus m'apercevoir qu'il commençait à en souffrir. Peu après, le jeu prit le caractère d'une persécution. Ce fut Montclar qui donna le premier une direction nouvelle aux vexations envers Silbermann. Le premier, il l'attaqua au sujet des caractères physiques de sa race et des pratiques de sa religion. Les autres, peut-être de convictions plus molles, mais flattés par la présence de Montclar au milieu d'eux, le suivirent dans cette voie. On ne laissa plus échapper une occasion d'outrager Silbermann. Il n'était pas le seul Juif dans notre classe, mais on ne s'en prenait pas aux autres : Haase, le fils du banquier dont on savait que la sœur avait épousé un d'Anthenay et Crémieux dont le père était député... Ce fut une très grande peine pour moi de voir Philippe se joindre aux persécuteurs. Je savais bien qu'il se plaisait aux jeux un peu violents ; je savais aussi que l'action d'un Montclar ou d'un La Bèchellière n'était pas sans le guider ; mais son bon cœur l'empêchait toujours de commettre une action qui pût nuire à un autre. Je ne m'expliquais pas cette haine instinctive et opiniâtre, telle que s'il avait senti ses biens et sa vie en péril. Jacques de LACRETELLE, Silbermann. 1. Un trait ; Un trait d'esprit. sujets au choix 1) Imaginez une suite à ce récit. Vous vous mettrez à la place du narrateur : comment vous comporterez-vous et pourquoi ?
2) Dans une lettre à sa famille ou à un ami, Silbermann expose la persécution dont il est devenu progressivement l'objet et cherche à en comprendre les raisons. 3) Montrez que Montclar, Philippe et les autres camarades de l'auteur deviennent des persécuteurs chacun à sa manière et pour des motifs différents.
«
• Les conversations peuvent porter sur les goûts respectifs des deux jeunes gens, comme sur la personnalité juivedu héros.
Ce que nous savons de lui (ses «traits» ses «succès de parole») laisse à penser qu'il ne renie en rien sonidentité, qu'il fait front avec fierté.
C'est donc dans le respect de son originalité que peut naître une amitié solide.
• Votre récit sera écrit à la première personne.
Respectez le choix des temps : imparfait et passé simple.
Sujet 2
Utilisant les éléments contenus dans la suite du roman (coll.
«Folio») nous proposons ici un modèle de lettre :
«Mon cher cousin, «Comme je te le confiais dans ma précédente lettre, je vis quotidiennement au contact de lahaine la plus vile, celle qui depuis des siècles s'acharne contre nos frères.
«Les brutalités ont rapidement succédéaux moqueries des premiers jours.
Je ne sais ce qui me blesse le plus, des coups ou des insultes.
«Moi qui ne songe qu'à me fondre dans cette culture française que j'admire et que j'aime! «Ce que tous ces garçonsme pardonnent le moins, c'est mon esprit, mes dons, ma réussite.
Le vrai motif de leur agressivité permanente est lajalousie.
Non seulement je suis Juif, mais j'ose être bon élève! « Peut-être ces jeunes gens reprennent-ils à leurcompte tout ce que leurs parents, grands bourgeois inquiets de la réussite des nôtres, déversent comme calomnieset insultes sur notre «race», comme ils disent! «Certes, à mon arrivée au lycée j'ai pu paraître inutilementprétentieux et fat.
Je mitraillais du regard et du verbe ceux qui me provoquaient.
Cette superbe a exaspéré tous cesmédiocres; mais quoi! fallait-il jouer les niais ou les humbles contrits pour donner à cette piétaille le sentimentd'exister!
«Toujours est-il que je dois faire face aux attaques incessantes d'une armée sans honneur, d'une coalitiond'envieux.
Mes professeurs, loin de chercher à apaiser les esprits, regardent d'un air goguenard ces scènes quisemblent leur procurer une secrète satisfaction.
«Une chose est certaine, je ne répondrai jamais à la haine par de lahaine.
Je leur pardonnerais même volontiers : ils sont inconscients.
D'ailleurs, ma personne importe peu.
M'inquiètedavantage le sort de tous nos frères dans un monde aussi dévoyé! «Pense à moi, cher cousin, et reçois toute monaffection.
»
Sujet 3
• L'énoncé de ce sujet appelle quelques commentaires.
En effet, les prétextes ou les motivations extérieures desdivers protagonistes sont différents :
— Montclar s'en prend aux caractères physiques du petit Juif : son racisme est avoué.
— «Les autres» ne font qu'imiter celui qui a sur eux le plus d'ascendant.
— Philippe surprend en montrant, sans raison apparente, une haine instinctive et opiniâtre.
Cependant, le plusintéressant n'est pas de noter la diversité de ces motivations mais au contraire de leur trouver une racine commune.Dès lors le sujet est un peu vain : le racisme en général, l'antisémitisme en particulier, ne se morcellent pas.
• On notera de plus que tous les élèves de ce grand lycée sont à peu près du même monde, en tout cas ceux quipersécutent Silbermann : leurs origines communes se retrouvent dans leur commune haine de l'Autre.
• Plus que la différenciation des attitudes, il serait utile de montrer la contagion, de proche en proche, de ce mal«galopant» qu'est l'antisémitisme auquel tous les prétextes sont bons.
Silbermann ne s'y trompe pas : à la fin du livre, il les confond tous dans une même indignation..
»
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