Dans la leçon d'ouverture de son cours à l'École Normale Supérieure, recueillie au tome XII des Lundis (De la tradition en littérature), Sainte-Beuve s'exprimait ainsi : «Le classique, en effet, dans son caractère le plus général et dans sa plus large définition, comprend les littératures à l'état de santé et de fleur heureuse, les littératures en plein accord et en harmonie avec leur époque, avec leur cadre social, avec les principes et les pouvoirs dirigeants de la société ; content
Publié le 04/07/2011
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soit si «parfaitement heureux» (= ait tant de chance dans ses entreprises).
Les gens de lettres portent aux nues lehéros victorieux, le conquérant de la Franche- Comté et de la Flandre, le vainqueur du Rhin.
Il faut d'ailleurs bienreconnaître que cet aspect militaire de la grandeur classique a été ressenti de façon, semble-t-il, très sincère par laplupart des écrivains classiques.
Quand Boileau s'écrie : «Grand roi, cesse de vaincre, ou je cesse d'écrire» (ÉpîtreVIII), quand il compose V Ode sur la prise de Namur, quand La Fontaine qualifie de «glorieuses et belles» les mortsdes jeunes combattants qui se font tuer dans les guerres de Louis XIV (La Mort et le Mourant, Fables, VIII, I, v.57), quand Boileau et Racine, comme historiographes du roi (1677), acceptent de célébrer ses exploits, quandRacine dans Alexandre présente une image du nouveau règne comme une intime association de l'héroïsme et de lagalanterie romanesque (c'est l'époque où le peintre Charles Le Brun travaille à ses fameuses compositions sur la vied'Alexandre), il n'y a aucune raison de douter de leur sincérité, même si cette sincérité et cet enthousiasme leurprocuraient des avantages certains.
Certes Boileau conseille à Louis XIV après la guerre victorieuse de se consacreraux œuvres de la paix, bien sûr La Fontaine dénonce souvent la raison du plus fort et les lois de la guerre, il n'enreste pas moins vrai que le classicisme français, comme la plupart des époques classiques, répond chez les artistes,entre autres préoccupations, à la conscience d'appartenir à un grand peuple, à un peuple qui est, au moinsprovisoirement, en tête des autres.3 C'est pourquoi tout classicisme s'éprouve lui-même comme profondément national, «content d'être de sa nation»,dit Sainte-Beuve.
Le classicisme grec se présente en grande partie comme l'apologie de l'Homme grec contre leBarbare , il se pose en particulier comme le défenseur d'une certaine raison grecque contre les religions obscures etles mythes confus de l'Orient perse ou égyptien.
De même le classicisme romain est lié à l'effort de l'empereurAuguste pour restaurer l'idéal de l'esprit «vieux romain», effort que soutient Virgile, lequel, malgré sa forte culturephilosophique grecque, cherche à retrouver le sentiment religieux profond du paysan latin.
Quant à Horace, il seraitfacile de montrer chez lui comment le thème de l'aurea mediocritas trouve ses racines dans un goût pour la terrelatine, pour la petite propriété si chère à l'agriculteur italien.
Cette satisfaction d'être de son pays est encore bienplus nette pour le classicisme français, qui, malgré son amour des Anciens, se définit comme strictement national :on relève sans doute des influences italiennes ou espagnoles, mais elles ne modifient guère l'esprit profondémentfrançais du Grand Siècle, qui professe un superbe dédain pour les cultures étrangères, anglaise entre autres(Shakespeare, Milton sont ignorés à un degré incroyable).
Il serait très facile de montrer comment, malgré leurmépris du moyen âge, des écrivains comme Boileau, La Fontaine, Molière sont de leur pays et contents de l'être.
Parexemple La Fontaine reprend la tradition française du fabliau, du conte, celle des Cent Nouvelles nouvelles, celle deBonaventure Des Périers, de Rabelais ; certes il doit à Pilpay, Phèdre, Ésope, mais il n'éprouve vraiment aucunenostalgie d'un quelconque «ailleurs».
Sa morale de la «retraite» implique un profond goût du terroir.
Il est frappantqu'aucun écrivain classique n'ait eu réellement le goût du voyage, pas même du voyage sur les lieux de l'humanisme(Grèce, Italie).
Nos classiques ne sont nullement méditerranéens, la plupart sont d'Ile- de-France ou en ont tout aumoins l'esprit.
En réalité il ne s'agit pas tant d'un chauvinisme que de la conviction un peu naïve que leur pensée etleur sensibilité sont la pensée et la sensibilité de tout pays et de tout temps.
C'est pourquoi ils ont le culte d'uneRaison universellement valable, et voilà qui nous amène à un dernier aspect de ce contentement de soi que signaleSainte-Beuve.4 L'identification de la pensée classique à la raison universelle.Content d'être de chez lui, le classique n'imagine pas qu'une autre pensée puisse être valable.
Il n'a pas le sens durelatif.
Il pose ce qu'il pense en raison, et en raison universelle.
Ce sentiment est à la base de la conceptionclassique du succès (cf.
sujet 39).
L'œuvre classique se veut d'autant meilleure qu'elle recueille le suffrage d'un plusgrand nombre de lecteurs dans le temps et dans l'espace, ce qui est au fond imaginer avec un mélange d'orgueil etde modestie qu'on se soumet au public sous sa forme la plus large, mais que ce public de tous les temps et de tousles pays ne pourra juger suivant d'autres critères que ceux que lui propose l'art classique.
B EsthétiquementSainte-Beuve ne se borne pas à constater ce caractère d'accord avec leur époque commun aux littératuresclassiques, il le pose en critère d'art et en soutient la valeur.
Quelles peuvent être les raisons profondes du critique? Il nous en donne une assez nettement lorsqu'il nous dit que par cet accord la littérature évite le trouble, lemalaise, qui, affirme-t-il, ne sont pas des principes de beauté.
Il est sûr qu'il y a quelque chose d'extrêmementpuissant du point de vue artistique dans cet accord presque symphonique des artistes et d'une époque.
Cet accordfavorise en effet le grand art monumental et organisé, celui qui construit le Parthénon, les cathédrales, Versailles,les grandes tragédies ou les grandes pompes funèbres pour lesquelles parlait Bossuet.
Il n'est pas impossible mêmede prétendre que cet accord est une telle ressource artistique que bien des artistes ont pu feindre de l'éprouver afind'en garder le bénéfice esthétique.
En quoi consiste cet accord ? Quels en sont les avantages artistiques ?1 Une vision hiérarchisée du monde.
Un artiste qui accepte son époque en accepte d'abord l'ordre social, ou dumoins, s'il trouve que tout n'est pas parfait dans cet ordre, il fait de cet ordre même l'objet de son art.
Taine l'avaitdéjà bien vu quand il montrait dans la tragédie classique un spectacle où apparaissaient sous des noms antiques lescourtisans de Louis XIV.
Il est bien certain que la tragédie racinienne, malgré sa tendance à faire des Grands deshommes comme les autres, n'aurait pas pu se jouer avec des personnages de n'importe quel rang social.
Il fallait quele destin des empires et aussi une certaine élévation des héros missent les passions tragiques particulièrement envue.
En réalité, même chez les écrivains classiques où l'on peut découvrir le plus d'esprit critique, il ne semble pasqu'il y ait une véritable remise en question des conditions sociales : Molière reproche au Bourgeois gentilhomme devouloir quitter sa classe de bourgeois et, s'il blâme en Dom Juan le grand seigneur méchant homme, il présente avecle père de Dom Juan, le vieux Dom Luis, un gentilhomme plein d'honneur, qui condamne la noblesse sans vertu(«Non, non, la naissance n'est rien où la vertu n'est pas», IV, 4), mais la justifie par la poursuite au sein d'une mêmefamille d'une longue tradition d'actions d'éclat.
Il est certes assez difficile de préciser la vraie pensée de Molière surles classes sociales, mais artistiquement nous sommes bien forcés de reconnaître qu'une conception hiérarchisée de.
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