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E, de J. Roubaud

Publié le 10/03/2019

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E, ouvrage poétique de J. Roubaud (1967), qui peut apparaître comme un manifeste, le titre affichant la symbolique ensembliste et reliant la poésie à la mathématique dans la perspective de la théorie des jeux (ses 361 textes renvoient aux 180 pions blancs et aux 181 pions noirs du jeu de go) et des recherches de I'Oulipo. L'identification multiple ne relève ici en rien du pittoresque littéraire ; chacune de ces dimensions agit en effet dans la composition du livre qui peut se lire aussi bien comme un poème, ou comme un traité sur la contrainte, ou comme une histoire du sonnet. Entre autres problèmes, J. Roubaud résout celui du « recueil » en tant que celui-ci, toujours, est à la fois un ensemble discontinu, hétérogène, et un livre ; une série de poèmes irréductibles les uns aux autres, susceptibles d'être lus séparément et dans n'importe quel ordre et un Poème, un réseau dans lequel toutes les unités se répondent et se correspondent, à l'intérieur duquel plusieurs parcours sont possibles qui importent à la production du sens dans le Livre, tout autant que ce qui se passe entre les bornes de chacun des poèmes. Le recueil est donc à la fois une suite d'éléments-textes, et un ensemble, et un ensemble d'ensembles. Unité complexe et hiérarchisée, ordonnée, du vers à la séquence, de la syllabe au livre. D'où le titre. Et le caractère explicite des opérations d'écriture (et de montage) qui sont

« Powered by TCPDF (www.tcpdf.org)ROUBAUD Jacques (né en 1932).

Né à Caluire (Rhône), poète et mathématicien comme Raymond Que­ neau, Jacques Roubaud fait aussi partie de l'Ouvroir de littérature pote-ntielle [voir OuuPoj.

Il a participé au col­ lectif d'avant-garde Change (premier numéro en 1968) - tout en s'inscrivant comme poète et théoricien dans une tradition beaucoup plus vaste : les Troubadours (anthologie, 1981); la Fleur inverse (essai sur les trouba­ dours, 1986); la Vieillesse d'Alexandre, essai sur quel­ ques états récents du vers français ( 1978) -et à la revue Action poétique dont la devi e est empruntée à Lautréamont : « La poésie doit avoir pour but la vérité pratique ».

Il collabore avec Georges Perec, Octavio Paz, Florence Delay, Michel Deguy ...

Un de ses livres, inti­ tulé e (1967), met l'accent sur les références mathéma­ tiques qui caractérisent, en première approche, l'univers de ce poète tenté à la fois par la rénexion théorique et par une certaine forme d'activité ludique-chaque texte de ce recueil étant l'équivalent d'un pion blanc ou d'un pion noir du jeu de go.

Le résultat n'a rien d'abstrait; mais le lecteur peut être dérouté par cette poésie qui remet en cause une lisibilité confortable ou superficielle, et rompt certaines habitudes de discursivité.

Par exemple, Trente et un au cube ( 1973) se présente comme un objet inattendu.

Il faut déployer le livre avant de le lire: trente et une liasses dépliables, structurées par des exergues et des «citations >> en ita­ liques, offrent un texte dense, ponctué de blancs et d'es­ pacements.

Et quant à la « table des matières », elle se compose d'une série de ...

trel)te et un points, parfois accompagnés d'un nom -d'Etienne Jodelle à Goethe en passant par Pierre Morhange.

Jusqu'à son premier roman, la Belle Hortense (1985), que suivent I'Enlèvemelll d'Hortense (1987) et l'Exil d'Hortense ( 1990), Rou baud propose en la dérobant cette clé du mystère qu'une logique mathématique semble toujours pour>uivre dans ses poèmes.

Dans la Belle Hortense, que l'auteur reconnaît lui-même comme étant une sone d'hc•mmage à Queneau, les fausses pistes, les signes, les chiffres surtout, forment un imbroglio où, ironiquement, la solution est toujours fuyante.

Aucune conclusion éclairante ne vient rassurer le lecteur, que ce soit dans la p•>ésie ou dans le roman.

Mais faut-il vrai­ ment trouver Hortense, selon la formule de Rimbaud? Et quel coup de dé (même à « trente et un au cube>> ...

) abolira jamais le hasard? L'Avertissëment de Mez.ura (1975; livre qui se lit dans le sens de la largeur de la page) joue sur la nécessité et l'arbitraire du nombre : «Nous remercions le nombre pi, en ses mille premières décimales >>.

Et Mezura, aussi­ tôt, construit.

En tête de chapitre, une série de mots, énigmatique, qui se révèle fonctionner comme la grille d'un déchiffrement toujours différé.

Tout semble se conjuguer pour faire sens-mais si le sens était ailleurs? Autobiographie, chapitre dix ( 1977), tout entier com­ posé avec les mots des autres (les surréalistes), annonce des « poèmes avec des moments de repos en prose >>.

Par exemple, au milieu du livre: «Si tu ne m'as pas, cher lecteur, abandonné depuis longtemps en route, peut-être te demandes-tu où nous en sommes? question légitime.

Moi aussi, je me le demande>> .

L'ironie ne désempare pas, et les points d'appui proposés sont là encore de fausses balises, comme la rigueur trompeuse de la struc­ ture du discours imprimé et de sa mise en œuvre typogra­ phique.

Graal Fiction (1978) déclare que le mystère est résolu; mais «tout ne sera pas dit ici, dans le premier des 26 volumes de notre Graal Fiction >>.

La quête est sans cesse repoussée, et même son objet est inconnu.

Parmi les autres œuvres de Jacques Roubaud, on retiendra surtout Voyage du soir ( 1952), Mono no aware (cent quarante-trois poèmes , > de l'autre et point de départ d'une possible anabase, sans oublier le Grand Incendie de Londres ( 1989), Soleil du Soleil ( 1991 ), Échanges de la lumière ( 1991 ), la Pluralité des mondes de Lewis ( 1991) ou la Boucle ( 1993).

Le livre de Jacques Roubaud est écueil, ruptures typo­ graphiques maniées avec maîtrise, remise en cause de la lecture classique et de ses assises par la double décou­ verte d'un espace et d'une absence de fin.

On contemple, on compte, on mesure, on feuillette, on s'oriente comme pour une marche, peut-être hasardeuse, dans c·ette archi­ tecture où tout est d'avance combiné par des divisions irréductiblement logiques -témoin les 9 ensembles de 9 poèmes de 9 phrases qui constituent Quelque chose noir.

Cette harmonie calculée, sous-jacente, fait du livre de poèmes une sorte de >, bâtie de mots, splendidement ordonnée.

Peut-être même l'énigme tou­ jours reportée réside-t-elle dans une volonté de briser la lisibilité -voire de problématiser de façon (< inquié­ teuse » 1 'acte même de la lecture.

Lire se trouve soumis à une sorte de démonstration par l'absurde, et c'est l'es­ pace qui devient le maître mot.

La poésie est-elle construction, espace? Roubaud laisse entendre que le mot ne peut prendre tout son sens que par son inscription dans un espace fait à sa mesure.

Ainsi, tout comme la table qui oriente peut-être l'inquiet lecteur de Graal Fiction, la poésie «dessine la "matière" sans exacerber le "sens" ».

BIBLIOGRAPHIE R.

Davreu, Jacques Roubaud, Seghers, « Poè1es d 'a u­ jourd'hui"· 1985.. »

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