Le réel en psychanalyse
Publié le 07/04/2015
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réel n.m. (angl. Real; allem. Reale [cim]). Ce que l'intervention du symbolique pour un sujet expulse de la réalité.
Selon J. Lacan, le réel ne se définit que par rapport au symbolique et à l'imaginaire. Le symbolique l'a expulsé de la réalité. Il n'est pas cette réalité ordonnée par le symbolique, appelée par la philosophie «représentation du monde extérieur «. Mais il revient dans la réalité à une place où le sujet ne le rencontre pas, sinon sous la forme d'une rencontre qui réveille le sujet de son état ordinaire. Défini comme l'impossible, il est ce qui ne peut être complètement symbolisé dans la parole ou l'écriture et, par conséquent, ne cesse pas de ne pas s'écrire.
LE RÉEL DANS SA DIMENSION CLINIQUE ANALYSE D'UN RÊVE DE FREUD PAR LACAN
Pour le sujet moderne, Lacan a donné au réel droit de cité. Le réel dont il parle a partie liée avec la structure qu'il forme avec l'imaginaire et le symbolique, et cela à partir de la seule lecture attentive de Freud lui-même. Qu'il soit impensable sans eux, c'est ce dont témoigne la première élaboration majeure de Lacan à son propos.
Dans l'Interprétation des rêves (1900), Freud analyse un rêve qu'il fait et où figure l'une de ses patientes, Irma. Lacan réinterprète ce rêve, fréquemment appelé «rêve d'injection«. Il en souligne l'image terrifiante vue par Freud au fond de la gorge de sa
patiente : «grandes taches blanches «, «extraordinaires formations contournées«, «et sur elles de larges escarres blanc grisâtre «. Cette forme complexe et insituable révèle un réel dernier, devant quoi tous les mots s'arrêtent: «l'objet d'angoisse par excellence «, dit Lacan pour définir ce qui, dans le rêve de Freud comme dans la théorie qu'il nous livre, apparaît comme premier. Il précède en effet l'imaginaire, qui surgit dans le rêve sous la forme des personnages où se projette avec un certain désarroi le sujet Freud. Il semble appeler ce qui à la fin du rêve va donner structure à cet imaginaire chaotique auprès de ce réel innommable : le symbolique. Le rêve se conclut en effet par une formule chimique, que Freud voit devant ses yeux, imprimée en caractères gras. Elle manifeste la présence du symbolique, et Lacan dit qu'elle vient ici apaiser l'angoisse de Freud, née de la vue de ce réel. C'est sur la relation structurale qu'entretient le réel avec l'imaginaire et le symbolique qu'insiste déjà Lacan lors de l'élaboration du séminaire sur «le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse «, 1954-1955, in Séminaire II (1978).
LE RÉEL DANS L'HALLUCINATION
Par ailleurs, c'est dans sa Réponse au commentaire de Jean Hyppolite sur laVer-neinung« de Freud (févr. 1954; in Écrits, 1966) que Lacan précise par écrit la portée de cette relation structurale. «Ce qui n'est pas venu au jour du symbolique réapparaît dans le réel.« En quel sens ? Pour que le réel ne se manifeste plus d'une manière intrusive dans l'existence du sujet, il est nécessaire qu'il soit tenu en lisière par le symbolique, comme dans le rêve. Pour cela est requise l'affirmation inaugurale (allem. die Bejahung), celle où le jugement attributif du sujet de l'inconscient prend racine, l'affirmation du symbolique: sa reconnaissance par le sujet.
Cette reconnaissance suppose la castration et l'assomption de la fonction paternelle. Que cela ne soit pas venu au symbolique et c'est toute l'économie subjective qui s'en trouve réellement modifiée, comme dans les psychoses. «La castration [...1 retranchée par le sujet des limites mêmes du possible, mais aussi bien par là soustraite aux possibilités de la parole, va apparaître dans le réel, erratiquement « (ibid.). C'est l'hallucination. Courante dans les psychoses fondées précisément sur la forclusion (allem. Verwerfung) de la fonction symbolique du père, elle a surgi un jour pour ce patient en analyse avec Freud, l'Homme aux loups, quand à l'âge de cinq ans il croit voir que son doigt sectionné ne tient plus que par la peau (Extrait de l'histoire d'une névrose infantile, 1918). La castration, que le sujet récuse jusqu'à en ignorer l'incidence structurante sur la réalité, fait ici retour sur un mode erratique tel que le sujet revenu de cette hallucination ne puisse rien en dire. Le réel de l'hallucination vient faire irruption dans le champ de la réalité. Il n'est nullement pacifié et se présente sous la forme d'une image totalement étrangère au sujet. Elle manifeste la présence de cette chose réelle dont le sujet ne s'est pas détaché pour avoir évité la sanction du symbolique. Car, avant l'avènement du sujet de l'inconscient et son passage symbolique à l'existence, le réel «était déjà là«, dit Lacan. Ajoutons qu'ordinairement c'est à la mère qu'il revient de l'incarner. Ce réel attendait l'intervention symbolique du père, qui évite à l'enfant d'être à la merci du désir de la mère. Que cette intervention n'opère pas et les signifiants de la paternité et de la castration réapparaissent dans le réel pour un sujet qui en ignore le sens et ne peut pas les interpréter, comme dans le délire du président Schreber. Qu'il s'adresse à Dieu comme à un signifiant énigmatique et qu'il en reçoive les messages témoigne dans le
réel de la forclusion de cette fonction paternelle.
Si le réel est ce qui était déjà là, il est manifeste pourtant qu'il est précisément ce qui échappe à la prise totale du symbolique : si le réel se tait habituellement, il se maintient au-delà du symbolique qui l'a fait taire. Le symbolique véhiculé par les signifiants permet au sujet d'expulser du champ de sa représentation la réalité, ce réel déjà là. Mais Lacan, dans les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964), retient de cette mise hors champ du réel par le symbolique une définition qui insiste sur le retour et l'existence irréductible de ce réel, même tenu en lisière : «Le réel est ici ce qui revient toujours à la même place — à cette place où le sujet en tant qu'il cogite [...] ne le rencontre pas. « Lacan est amené à pointer dans le chapitre y d'Au-delà du principe de plaisir (1920) le rapport de la pensée au réel. Dans la répétition, l'automatisme détermine le retour des signifiants qui marque le destin d'un sujet. Au-delà de ce que le sujet répète, le réel qui est le sien se signale de ne pas être rencontré, d'être manqué par la saisie de la pensée. Il peut aussi être repéré dans la clinique comme «la mauvaise rencontre « faite par le sujet: dans l'accident cité par Freud et repris en exemple par Lacan. Un père rêve que son fils, mort dans la réalité des suites d'une fièvre, l'interpelle : «Père, ne vois-tu pas que je brûle ? « Il ne se réveille pas, au moment où brûle dans l'autre pièce la dépouille mortelle de l'enfant sur laquelle un vieillard devait veiller. Mais il énonce pour lui-même et dans son rêve une phrase qui elle-même est un brandon «au point le plus cruel de l'objet «, dit Lacan. Elle témoigne de son désir impossible qu'il soit
encore en vie. Le feu porte sur ce qui est ici retranché des signifiants eux-mêmes: le réel de la souffrance et de la mort (« Rêve de l'enfant mort qui brûle « dans l'Interprétation des rêves, 1900).
S'il revient toujours à cette place où le sujet ne le rencontre pas, ou vient buter sur lui, c'est que cette place même existe et soutient le symbolique de cette existence par laquelle le sujet l'a expulsé de sa représentation et a construit sa réalité. Lacan en vient alors à dire que «l'impossible, c'est le réel« et il complète sa définition en affirmant que l'impossible «ne cesse pas de ne pas s'écrire«. La définition permet de préciser ce que par rapport au langage le réel signifie. Le signifiant, support du symbolique, permet d'inscrire la castration symbolique qui constitue le cadre de la perception de la réalité. La place du réel est toujours manquée par le sujet, et l'impossible, en tant que réel, n'est plus, comme dans la philosophie aristotélicienne, ce qui ne peut pas être. Avec le discours psychanalytique, il devient ce qui existe pour un sujet et ne peut être repéré que par lui parce que le symbolique, en s'inscrivant pour un sujet, a du même coup mis en place le réel. C'est que le sujet, en conférant un cadre symbolique à sa perception de la réalité, repousse hors de ce champ un réel que dès lors il met en place et qui pour lui reste toujours présent. Il ne peut en avoir une appréhension directe puisque la dimension symbolique recouvre ce réel en même temps qu'elle le cerne. Or, le symbolique procède d'une nécessité qui ne cesse pas de s'écrire, en particulier, dans l'usage que fait le logicien de l'écriture formelle. On comprend pourquoi Lacan a fait usage de l'écrit pour tenter par l'écrit de cerner le réel auquel le psychanalyste a de manière élective toujours affaire dans la clinique. Lacan définit donc, à côté de ce qui «ne cesse
pas de s'écrire «, nécessité d'une première inscription symbolique, un réel qui, lui, ne cesse pas de ne pas s'écrire pour avoir été mis en place par le symbolique même : un réel sous-jacent à toute symbolisation. C'est ainsi que Lacan s'efforce, par une écriture formelle, de cerner le réel auquel la clinique psychanalytique a affaire.
Mais cette écriture empruntée à la logique reste tributaire non des conceptions de la logique mais de son usage des symboles (quantificateurs, variables) et, donc, d'une formalisation symbolique. C'est pourquoi Lacan va inventer une écriture qui ne doit rien à des symboles, mais à sa seule matérialité, et lui permet non plus seulement de cerner le réel mais de le présenter matériellement. Cette écriture relève de la théorie mathématique des noeuds et se présente sous la forme de ronds noués ensemble, le rond du réel, celui du symbolique et celui de l'imaginaire. En dernière instance, le noeud borro-méen démontre de sa seule matérialité l'existence d'un réel défini trente ans plus tôt. Qu'on veuille simplement prêter attention à ce dessin et l'on constate, dit Lacan, que, pour être différents, les ronds du réel, du symbolique et de l'imaginaire tiennent ensemble par la seule matérialité «réelle« de leur nouage. Si l'on en coupe un, tous se libèrent. Un fois admis que ce nouage était au principe même du désir humain, force est de remarquer qu'aucun des trois registres n'est réductible aux autres et que le réel existe par rapport au symbolique, c'est-à-dire à côté, tout en étant noué à lui grâce à l'imaginaire. Ce que cette écriture borro-méenne a de spécifique est qu'elle permet de démontrer matériellement l'existence d'une structure qui se soutient d'un réel à jamais irréductible au symbolique, mais lié à lui. Elle rend du même coup caduque l'ambition d'une science exacte qui traquerait le réel dans ses derniers retranchements en
tentant de le réduire à un pur jeu de symboles physico-mathématiques par exemple. Mais elle enrichit la psychanalyse d'un outil plus exact pour aborder ce réel dans la cure d'un patient.
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