Si nous avons un inconscient, sommes nous responsables?
Publié le 10/10/2011
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Sujet: Si nous avons un inconscient, sommes-nous responsables de nos actes?
Sigmund Freud fut le premier à développer l'existence de l'inconscient entre 1895 et 1900. L'inconscient est le phénomène qui agit sur la vie psychologique d'un sujet sans qu'il en prenne conscience, il représente l'absence de conscience psychologique (sommeil) ou de conscience morale (accident provoqué par un chauffard inconscient). Considérant ceci, nous sommes donc en droit de se demander si nous sommes encore responsables de nos actes si nous avons un inconscient. En effet, la responsabilité consiste à se reconnaître ou à être reconnu comme l'auteur ou la cause d'une action et de ses conséquences. De ce fait, le paradoxe apparaît clairement: comment pouvons-nous être obligé à répondre de nos actes alors que certains de nos désirs, sentiments ou idées ne sont pas transmis à notre conscience et ne se présentent à nous qu'indépendamment de notre volonté? Nous montrerons dans une première partie que notre inconscient peut parfois nous servir d'excuse. Néanmoins, il ne suffit pas toujours pour limiter notre responsabilité dans n'importe quel acte. Et finalement, nous verrons dans une troisième partie que la responsabilité liée à l'inconscient est relative suivant tel ou tel cas.
Pour engager la responsabilité de quelqu'un, deux conditions sont nécessaires: il faut que le sujet soit pleinement conscient et capable de discerner le bien du mal. En plus, il doit être libre, c'est à dire bénéficier de la possibilité de faire un choix, d'appliquer sa volonté. Or, l'inconscience ne nous permet pas d'avoir un libre arbitre car c'est quelque chose qui vient indépendamment de nous, sans notre propre volonté, sans en avoir conscience. Cette méconnaissance presque totale qui est la nôtre de l'essentiel de notre vie psychique nous empêche de reconnaître comme nous étant propres des comportements dont nous ne comprenons pas l'origine. L'homme est alors un être non seulement \"déterminé\" mais aussi dépossédé de ses motifs. Il peut être dans ce cas comparer à un animal: si l'animal n'est pas en mesure d'aller à l'encontre de son instinct, il est à supposer que l'homme n'est pas en mesure d'agir à l'encontre de son inconscient. Par exemple, un somnambule peut se comporter de manière tout à fait normale bien qu'il ne soit pas réellement conscient de ses actes, d'où le danger que cela peut parfois entraîner. En étant inconscient, il ne se rend pas compte de ce qu'il fait et peut blesser une personne sans le vouloir et sans même comprendre la gravité de son acte. Il ne réalisera les conséquences de son acte qu'à son réveil (au cas où on le lui dirai). Dans ce cas, comment pourrait-on le tenir pour responsable de ce qu'il a fait? En 1987, un homme du nom de Kenneth James Parks se leva en pleine nuit et prit sa voiture pour se rendre chez ses beaux-parents, à 23 km de chez lui: bien qu'accusé de meurtre, il fut acquitté pour cause de somnambulisme. On réalise bien que l'existence de l'inconscient prive en quelques sortes l'homme de sa liberté, et qu'il est impossible de le tenir pour responsable dans ce cas. Néanmoins, tout dépend du sens que l'on donne à la liberté. En effet, si l'on considère la liberté de l'homme comme la faculté qu'il a de s'approprier et de reconnaître comme sien ses actes, comme une liberté de se déterminer soi-même par la reconnaissance de l'intégralité de ce qu'on a fait, alors nous pouvons être tenus pour responsables de nos actes, quels qu'ils soient. En assumant nos actions, même celles dont la cause peut nous échapper, nous redevenons justiciables. Par ailleurs, l'inconscient nous empêche toute lucidité et toute objectivité de perception; on peut être facilement manipulés et on est donc très influençables: cela affaiblit notre part de responsabilité dans l'affaire considérée. En effet, un état d'inconscience qu'il est facile d'observer est l'hypnose: le patient à traiter est \"endormi\" et on peut ainsi lui poser des questions afin de déterminer l'origine de son mal, puis lui donner des ordres pendant son sommeil sous hypnose pour le guérir. En outre, le patient, à son réveil, ne se souvient de rien et fait preuve d'une totale amnésie. Ce contrôle que l'on peut avoir sur quelqu'un, malgré sa volonté et sans qu'il n'en sache rien, peut limiter notre part de responsabilité dans une affaire. Ainsi, Freud, dans son oeuvre Some elementary lessons in psycho-analysis écrivait qu' \"on peut prouver expérimentalement chez des personnes plongées dans l'hypnose qu'il y a des actes psychiques inconscients[...]. Cela se passe à peu près ainsi : le médecin entre dans la chambre du malade à l'hôpital, met son parapluie dans un coin, plonge l'un des patients dans l'hypnose et lui dit : \"Je m'en vais maintenant, quand je reviendrai, vous irez à ma rencontre avec le parapluie ouvert et vous le tiendrez au-dessus de ma tête\". En effet, le malade, à son réveil, exécutait ce que lui avait dit le docteur et était incapable de donner une raison valable pour justifier son geste absurde. Cet exemple montre bien que la responsabilité d'une personne est fortement compromise si son inconscient la pousse à comettre des actes qui ne sont pas les siens mais qui sont \"dictés\" par un sujet extérieur. Cependant, Freud va rapidement abandonner l'hypnose et se penchait sur le traitement cathartique, la méthode dite des \"associations libres\", car il se rendit compte que les malades pouvaient mentir sous hypnose. Effectivement, un homme sous hypnose était encore capable d'opposer une résistance face à la personne qui tentait de sonder son inconscient. L'hypnose avait quelque chose de mystique, d'anormal, et le patient ne se laissait pas faire. Freud se rendit ainsi compte que ses patients l'avaient \"trompé\" en lui faisant croire qu'ils se rappelaient \"vraiment\", alors qu'il ne s'agissait que de scènes imaginaires. Dans ce cas, on remarque que bien qu'étant sous hypnose, c'est à dire dans un état inconscient, le patient était encore capable d'agir selon sa volonté quelque peu altérée, en cachant au médecin des souvenirs trop douleureux qu'ils ne voulaient pas faire ressurgir. Ils avaient volontairement refoulé certaines choses et faisaient en sorte, même pendant leur inconscient, de ne pas les laisser ressortir à la surface. Bien que l'inconscience peut cacher certains de nos actes à notre connaissance et que l'on puisse être facilement manipulés sous hypnose, il apparaît clairement que même en état d'inconscient, nous conservons assez de volonté pour s'opposer à certaines pratiques. page 2 Par la suite, de nombreux psychanalystes s'entendirent à affirmer que l'inconscient agit comme une censure sur certaines de nos envies, de nos désirs ou de nos idées: c'est ce que Freud appela \"le refoulement\". Mais alors dans ce cas, ces envies, bien que refoulées, font parties de nous et nous y avons pensées. En effet, bien qu'étant inaccessible par la voie de la réfléxion et de la conscience, l'inconscient n'en est pas moins une part de nous-mêmes; c'est bien le \"Je\" qui choisit. Ainsi, nous sommes également responsables de ce que veut notre inconscient car il n’est que le reflet de notre mauvaise conscience ou de nos plus bas désirs, c'est une partie obscure de nous-mêmes, non un autre moi agissant à notre encontre. Prenons l'exemple du cas Elisabeth. Cette malade fut soignée par Freud qui expliqua dans son oeuvre Etude sur l'Hystérie écrite conjointement avec le docteur Breuer comment il avait procédé: femme célibataire, cette personne qui s'appelait en réalité Ilona Weiss et avait une soeur mariée. Souffrant de douleurs aux jambes, elle alla consulter Freud. Ce dernier relata qu'à la mort de sa soeur, la pensée que son beau-frère était libre et qu'elle pourrait l'épouser lui traversa l'esprit, mais fut aussitôt rejettée. Après avoir longuement interrogé sa patiente, Freud en conclua qu'elle était amoureuse de son beau-frère et que pour une raison morale, elle avait refoulé ce sentiment. Ainsi, bien qu'elle s'en défendit \"ce n'était pas vrai, [...] c'était impossible, elle n'était pas capable de tant de vilenie, ce serait impardonnable, etc...\" elle avait effectivement pensé à cela et était elle-même responsable de sa douleur, bien qu'elle ne voulait pas l'admettre. L'inconscient ne pourrait donc servir d'excuse pour retirer sa responsabilité que difficilement: comment prouver que tel acte qu'on a commis n'est pas de nous alors qu'il vient quand même de nous? Néanmoins, certaines personnes avancent que cette connaissance n'est pas automatique et ne peut se faire du \"moi\" par le \"moi\": en effet, la présence d'un médiateur entre ces deux parties de nous est nécessaire pour obtenir une réponse objective et profonde à nos actes. Il est nécessaire d'aller voir un psychologue qui ne pourra (peut-être) nous éclairer qu'au bout de quelques semaines de traitement. Entre temps, pouvons nous réellement êter considérés comme responsables de choses qui nous appartiennent mais que nous ne connaissons pas et auquelles on n'y a pas accès? En outre, l'inconscient est définit comme tout ce qui ne parvient pas à notre connaissance de notre propre volonté; c'est la partie de notre conscience que l'on ignore. Or, nous sommes responsables de notre ignorance étant donné que nous n'avons pas cherché à combler les lacunes que nous pouvons avoir. Nous sommes ainsi parfaitement conscients des conséquences de nos actes. L'inconscient étant ainsi en quelques sortes une ignorance de soi-même et étant donné que l'ignorance d'une chose est volontaire ou tout au moins consciente, il apparaît clairement que nous sommes donc responsables de notre inconscient. Si l’on accorde le fait que la conscience se cultive ou se travaille, on peut être fondé, à l’inverse, à penser que celui qui est inconscient l’est également en partie par sa faute dans la mesure où il ne s’oblige pas assez à penser, à s’interroger, et à interroger le monde. D'après Milan Kundera, écrivain tchèque, \"L'homme est tenu de savoir. L'homme est responsable de son ignorance. L'ignorance est une faute\". Par exemple, un homme qui a trop bu et prend sa voiture est potentiellement dangereux. L'ignorance délibérée qu'il a pris vis à vis de sa conduite est inexcusable: il savait pertinemment qu'il allait par la suite conduire en état d'ébriété. Pendant son inconscience due à l'alcool, il a volontairement fait courir un risque à d'autres personnes. Ainsi que le faisait remarquer Locke dans son oeuvre Essai sur l'entendement humain: \"un homme saoul et un homme sobre ne sont-ils pas la même personne?\". Dans ce cas, l'homme est tenu responsable d'un quelconque accident commis, et il est aussi tenu responsable de son inconscient car il a délibéremment établi en tant que tel. Néanmoins, on peut quand même se demander si notre ignorance dépend bien de nous: est-on l'auteur de son propre enseignement, ou bien est ce que sortir de l'ignorance pour acquérir un savoir requiert l'intervention d'une force extérieure dont nous n'avons pas la maîtrise intégrale? N'y a-t-il pas des situations dans lesquelles notre ignorance est totalement indépendente de nous? Malgré le fait que notre inconscient fasse partie de nous et qu'il puisse être expliqué comme une ignorance du \"moi\" par le \"moi\", il reste difficile d'imputer une responsabilité à certaines personnes du fait de leur état mental.
Il convient donc de séparer deux cas distincts d'inconscient: il s'agit ici de distinguer les malades mentaux du reste de la population: ainsi, certaines personnes souffrent de troubles psychiques comme des névroses ou d'autres psychoses . Ils sont ainsi en état permanent d'inconscience, ou tout au moins pendant un temps relativement important. Cet état psychique leur est imposé, ils ne choisissent pas volontairement de souffrir d'hystérie. De l'autre côté, il y a des gens qui deviennent volontairement inconscients. Prenons l'exemple d'une personne souffrante de troubles obsessionnels-compulsifs (TOC) et un mari jaloux. Le malade mentale subit une pensée angoissante qui s'impose et dirige toute sa vie, au point de lui faire perdre le sens des priorités. Dans le cas d'un accident (tentative de meurtre, accident de la route, etc...), il sera jugé irresponsable de son acte si l'on parvient à prouver qu'il était bel et bien inconscient pendant l'acte, d'autant plus qu'il ne peut pas se contrôler. Néanmoins, pour le mari jaloux, le jugement sera tout autre: bien qu'en proie à une folle passion qui le met hors de lui et lui fait perdre sa conscience des choses, il sera quand même tenu pour responsable car lui, en revanche pouvait se contrôler. Sa jalousie dépendait de lui et il aurait pu se calmer avant de commettre un crime; tandis que les victimes d'un TOC ont pleine conscience de l'absurdité de leur comportement ou de leurs pensées, mais ne parviennent pas à s'en débarrasser malgré leurs efforts. Ainsi, pour pouvoir imputer la resposabilité d'un acte à quelqu'un, il faut que cette personne soit apte à contrôler ses actes et son comportement, sinon, elle ne peut être jugé responsable d'une chose qu'elle ne maîtrise pas. La difficulté reste donc à évaluer le degré de \"folie\" de ladite personne: ce problème est encore d'actualité de nos jours, étant donné que grand nombre de criminels se font passés pour des personnes atteintes de maladies mentales alors qu'ils sont tout à fait \"normaux\". Il est vrai que la science et la médecine aient fait un énorme progrès depuis ces dix dernières années mais si le coupable d'hier est reconnu malade aujourd'hui, qu'adviendra-t-il demain du coupable d'aujourd'hui? Toujours est-il que dans notre vie quotidienne, il est rare d'agir inconsciemment. Bien que ce terme se soit popularisé au cours des années pour ne désigner aujourd'hui qu'une action faite de façon irréfléchie, il n'est reste pas moins qu'il n'est que très peu utilisé à bon escient, en fonction de sa vraie définition, à savoir une abscence de conscience. En effet, à part les malades mentaux dont nous avons traités précédemment, il est assez exceptionnel que ce soit notre inconscient qui nous pousse à agir sans que l'on s'en rende compte. Dans la vie de tous les jours, notre inconscience se manifeste par de petites choses insignifiantes, le plus souvent des habitudes auxquelles on ne pense pas. Prenons l'exemple d'un cycliste: il ne maintient son équilibre qu'en imprimant sans cesse à son guidon de petits mouvements. Cette activité est automatique, inconsciente. Elle s'exerce sans qu'on y pense. Si la conscience s'y superposait, elle ne pourrait que la troubler. M. Piéron évoquait à ce propos un conte de l'Inde: \"Le craaud demanda un jour aux mille-pattes comment il s'y prenait pour marcher. Le mille-pattes, voulant lui donner une explication, porta son attention sur cette conduite automatique et ne réussit plus à avancer\". La présence de notre inconscience ne peut nous permettre de retirer notre responsabilité. Ce n'est que très rarement que nous agirons sans avoir conscience de ce que nous faisons et ce sera encore plus rarement que nos actes exécutés \"inconsciemment\" seront dangereux. A. de St-Exupéry affirmait qu' \"Etre homme, c'est précisément être responsable\"; et étant donné que l'homme est défini selon un tout, comme une entité, nous pouvons affirmer que nous sommes bien responsables de nos actes, malgré notre la présence de notre inconscience. Pendant les quelques rares moments d'inconscience que nous pouvons avoir, il faudra pouvoir être à même d'évaluer le degré \"d'inconscience\" de la personne pendant l'acte; et ce n'est qu'après cette évaluation que nous pourrons parler de responsabilité.
Ainsi, en conclusion, nous pouvons affirmer que la présence de notre inconscient peut parfois nous servir d'excuse étant donné qu'il nous empêche de discerner ce que nous faisons; nous agissons sans conscience de nos actes et nous pouvons être manipulés. Toutefois, notre inconcsient fait partie de nous, au même titre que notre conscience; nous formons une entité, un \"Moi\" dont nous sommes responsables, d'autant plus que l'inconscient est une forme d'ignorance, et notre ignorance ne résulte que de nous. Pour pouvoir parler de responsabilité, il faut donc séparer les cas de personnes malades qui ne peuvent lutter contre cette partie de leur vie pscyhique et celle des personnes \"normales\", et être à même de pouvoir évaluer le degré d'inconscient dans lequel était la personne considérée pendant l'acte jugé. Nous voyons alors à quel point l'imputation d'une responsabilité est délicate et relative. Comment pourrait-on porter un jugement absolue sur la culpabilité du prévenu à partir de techniques psychiatriques encore imparfaites, relatives à une époque et qui progressent avec le temps? Pour pouvoir porter un jugement, il faut connaître; mais l'homme n'est-il pas encore bien loin de cette connaissance absolue?
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