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Mostar entre deux guerres

Publié le 22/02/2012

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22 avril 1994 -   " Danger, risque d'écroulement. " Dans la vieille ville de Mostar, labourée par les obus croates pendant près d'un an, il ne reste pratiquement plus que des pans de murs branlants sur lesquels a été apposé cet avertissement, à côté des mises en garde contre les tireurs isolés.    Immeubles, anciens palais ottomans, mosquées, églises, ne sont plus que chicots se dressant sur des tas de gravats.    Il en est de la Fédération croato-musulmane nouvellement créée en Bosnie-Herzégovine comme de ces édifices : elle est près de s'effondrer au moindre coup de canon. Elaborée, sous la pression des Etats-Unis, comme une première étape vers un règlement global de la crise bosniaque, cette fédération est censée sceller la réconciliation des communautés croate et musulmane après des mois de combats acharnés.    Mais cette région de Mostar, dont les dirigeants croates et musulmans ont décidé de faire un canton " mixte " (parmi les huit que compte la fédération), à administration paritaire entre les deux communautés, ressemble, en fait, à un champ de bataille. Plus aucun coup de feu n'y retentit, mais les deux armées - croate et musulmane - , restées sur le pied de guerre, s'observent de leurs tranchées, le doigt sur la détente. Avant le conflit, Croates et Musulmans étaient, à peu près, en nombre égal à Mostar, ville mixte par excellence.    " Attention, vous entrez dans une zone de guerre " : partout cette pancarte est aujourd'hui présente, tout comme sont obsédants les barrages militaires qui rythment les déplacements à l'intérieur du " canton de Mostar et de la Neretva ". Dans cette province aride, rocailleuse, éternellement disputée, conquise et perdue par les différents peuples qui y sont passés, plus personne ne sait exactement par qui ont été brûlées, évidées, les ruines qui se succèdent le long des routes.    En deux ans de guerre, rares sont les habitants de la rive gauche de la Neretva qui n'ont pas eu à fuir au moins une fois. Ce fut d'abord, au printemps 1992, devant les forces serbes, contre lesquelles luttèrent Croates et Musulmans alors alliés  ce fut, ensuite, lorsque cette alliance éclata, soit devant les Croates soit devant les Musulmans. " Les trois peuples ont souffert ", reconnaît-on ici, pour constater amèrement que " cette guerre est d'autant plus sale que c'est une guerre entre voisins ".    C'est pour cela, répète-t-on inlassablement au sein de la population croate restée - ou revenue, dans la plupart des cas - sur place, au milieu de villages dévastés, à proximité des lignes de front, que l'accord croato-musulman " ne marchera pas ". " Il y a eu trop de victimes, trop d'horreurs commises de part et d'autre " pour qu'une réconciliation puisse intervenir maintenant. " Trop de haine, trop de méfiance réciproque, trop de peur " se sont accumulées en un an pour que l'accord concocté par les politiques soit applicable, entend-on comme un leitmotiv.    Les Croates humiliés A ces sentiments s'en ajoute un autre, partagé par les civils et les militaires ou les policiers croates : l'humiliation devant ce qui est ressenti comme une " défaite ". " Nous nous sommes battus pour un Etat croate d'Herceg-Bosna [en Herzégovine occidentale, à majorité croate] et un rattachement à la Croatie. Or, que nous donne-t-on aujourd'hui ? Rien ", ressasse un policier croate de la région de Mostar qui s'est battu depuis le premier jour du conflit. " Les Croates sont vaincus dès lors que les Musulmans ont atteint la mer ", estime ce dernier, Ante, faisant allusion au fait que le canton mixte de la Neretva descend jusqu'à l'Adriatique, épousant les anciennes frontières de la Bosnie-Herzégovine. A cela se mêle la peur de représailles, de règlements de comptes au retour des Musulmans dans leurs villages. De même que l'on redoute visiblement, ici, le " triomphe des vainqueurs ".    " La guerre nous a été imposée par des dirigeants politiques qui nous imposent, aujourd'hui, une paix sans avoir consulté la population ", poursuit Ante. Et il ajoute cette phrase, qui revient chez tous les civils ou miliciens croates : " Mais pourquoi nous sommes-nous battus ? Pas pour en arriver là. " " On [les dirigeants croates bosniaques] nous avait promis l'Etat croate d'Herceg-Bosna et voilà ce que l'on nous donne : une cohabitation impossible. Nous avons été abandonnés, rejetés, trahis, vendus ", répète un milicien du Conseil de défense croate (HVO). A l'en croire, la colère gronde dans les rangs de certaines unités militaires croates. Pour lui, et d'autres, une chose est sûre : " La guerre reprendra un jour ou l'autre ", car " signer un accord, c'est une chose  l'appliquer, c'en est une autre ".    Les grands responsables - de Mostar à Zagreb - d'une situation présentée sur le terrain comme un " gâchis " ?    Des dirigeants croates " sans cesse changeants " qui " n'ont aucune ligne, aucune politique cohérente ". En face, en revanche, les Serbes comme les Musulmans " ont un but, une politique et s'y tiennent ", relève le policier Ante, qui n'a pas de mots assez durs pour fustiger " les profiteurs de guerre, la mafia " et assurer que " tout le monde trafique avec tout le monde ".    A quelques dizaines de kilomètres au sud-ouest de Mostar, non loin de la ligne de front séparant forces croates et serbes, Marko est désespéré. Assis devant la buvette à soldats qu'il a reconstituée à la place de son restaurant et de sa maison, brûlés il y a deux ans, il se sent, lui aussi, le jeu de décisions qui le dépassent. " Tout se passe - la guerre, la paix - sans consultation, sans tenir compte de la situation sur le terrain ", répète-t-il, alternant colère et abattement. " Le conflit croato-musulman n'aurait jamais dû éclater ", finit par dire Marko, qui s'est battu, a tout perdu et a vu sa famille partir en exil. Autour de lui, autour des ruines de sa maison, se dressent d'autres ruines, celles de maisons croates, musulmanes et serbes.    A Zagreb, où l'on reconnaît que " la méfiance entre Croates et Musulmans ne peut pas tomber d'un coup ", les signes d'inquiétude devant la réticence d'un certain nombre de Croates d'Herzégovine à appliquer l'accord avec les Musulmans sont palpables. Ainsi, le gouvernement de Croatie a-t-il convoqué, pendant le week-end, tout ce qui fait autorité chez les Croates bosniaques - pas moins de 140 dirigeants et élus locaux - pour une " explication " sur les termes de l'accord et le découpage territorial décidés la semaine dernière à Vienne.    Les Musulmans, hagards mais vainqueurs A la " présidence " de l'Herceg-Bosna, à Grude, petite et morne localité d'Herzégovine - fief de Mate Boban, ancien " président " de l'Etat croate d'Herceg-Bosna récemment écarté car jugé trop extrémiste - , on fait aujourd'hui assaut de modération pour assurer que " l'accord croato-musulman est la seule solution " et que " le choix se situe entre le dialogue et le fusil, entre revivre ou mourir ". On y reconnaît toutefois qu' " il faudra du temps pour cicatriser les blessures, apaiser les tensions ".    Du temps. Il en faudra beaucoup pour refermer des blessures " encore à vif " : c'est aussi ce que l'on pense chez les dirigeants musulmans de Mostar-est, dans cette étroite partie de la ville réduite à l'état de ruines, où s'entassent quelque 57 000 personnes, coincées entre Serbes et Croates. Canons et tireurs croates se sont tus  des murs de protection contre les snipers ont été partiellement démantelés  on n'y meurt plus pour quelques litres d'eau récupérés aux rares points de distribution  les convois de ravitaillement parviennent plus régulièrement. Mais, entre les façades éventrées, dans les rues défoncées, on ne voit que visages encore hagards, démarches lentes et regards vides  ceux de jeunes et de vieux épuisés qui sortent à peine de l'enfer, ceux de femmes et d'enfants qui ont passé des mois dans l'obscurité des caves.    Bilan d'un an de bombardements croates : 1 600 morts, selon les autorités musulmanes. De l'autre côté des eaux vertes de la Neretva, au-delà de la rangée d'immeubles calcinés formant le front, dans la partie de Mostar contrôlée par les Croates, le contraste est saisissant : aux terrasses des cafés s'étalant au soleil, rock ou disco se mêle aux conversations d'affaires dont le maître mot est deutschemark.    " Les Croates voulaient nous éliminer  le fait d'avoir survécu représente notre victoire. Nous avons vaincu par le seul fait d'avoir échappé à la mort  notre dignité, c'est de nous être défendus " : Alija Behram, directeur de Radio-Mostar, écarte tout triomphalisme et hésite à utiliser le mot de victoire, " étant donné la situation " et le nombre de victimes, l'ampleur des dégâts.    Mais le directeur de cabinet du maire de Mostar-est (musulman), Hamdija Jamic, est plus direct : par l'accord de fédération croato-musulmane et le découpage territorial convenu, " nous avons obtenu ce pour quoi nous nous sommes battus ". Et Alija Behram finit par convenir que " les Croates ont été battus, puisqu'ils n'ont pas eu ce pour quoi ils ont fait la guerre, à savoir une Mostar croate, un Etat croate d'Herceg-Bosna ".    Mais " le chemin vers la paix et la Bosnie-Herzégovine est encore très long et semé d'embûches ", reconnaît-il : " Il faudra beaucoup de temps, de patience, de pardon, d'intelligence pour parvenir à la paix. Il faudra rétablir les ponts psychologiques et apprendre une nouvelle vie ".    Car la méfiance est là, épaisse, qui a fait garder, inchangée, la ligne de front, qui a fait se maintenir tous les barrages, toutes les positions. La séparation sera encore longue, avant de " revivre ensemble ", selon Alija Behram, " il faudra avaler beaucoup de pilules amères et que chacun digère ses tragédies ".    " Il faut, d'abord, que les criminels de tous bords soient désignés, arrêtés et jugés ", insistent les dirigeants musulmans. Le maire de Mostar-est, Safet Orucevic, ne se fait pas prier pour souligner qu'il ne fait aucune confiance aux autorités croates actuelles et que l'on vit à l'heure de " la paix armée, car ceux [les dirigeants croates] qui ont provoqué la guerre sont toujours en place ". " Il faut tenir compte des groupes opposés à l'accord [croato-musulman], qui sont toujours présents ". " Après tous les crimes commis, les criminels de guerre ne doivent pas se promener librement ", renchérit Hamdija Jamic.    " Eviter les représailles " Les deux communautés devront bien surmonter leurs peurs pour revivre, un jour, ensemble, conviennent les responsables musulmans de Mostar. " C'est notre destin ", dit Alija Behram. Mais il leur faudra forcer beaucoup de préventions. Comme celles de cette jeune journaliste musulmane dont le mari a été tué et qui avoue ne plus vouloir vivre avec les Croates. " Comment pourrais-je rencontrer mon voisin croate promenant ses enfants, alors qu'il a tué mon mari, et privé les miens de père ? ", demande-t-elle.    " Notre premier problème sera d'éviter les représailles et les règlements de comptes, et amorcer un rapprochement avec les Croates qui étaient opposés à la politique menée contre les Musulmans ", explique Safet Orucevic. Pour cet ancien homme d'affaires à la formation de juriste, " il va falloir avancer pas à pas, en ne bougeant les choses que très lentement ", sous la houlette de l'ancien maire de Brême, désigné par l'Union européenne comme l'administrateur, pendant deux ans, de Mostar. Celui-ci, entouré de trois adjoints - un Musulman, un Croate et un Serbe - , devrait prendre ses fonctions à la fin de mai ou au début de juin, et mettre en place une administration commune.    Dans l'incertitude la plus totale qui entoure la mise sur pied de la Fédération croato-musulmane en Bosnie-Herzégovine, une chose paraît quasi unanimement acquise pour les Musulmans, comme pour les Croates : l'impossibilité de réformer, ici, une armée commune face aux forces serbes qui observent attentivement les événements depuis les montagnes dominant la rive gauche de la Neretva. YVES HELLER Le Monde du 18 mai 1994

« Marko est désespéré.

Assis devant la buvette à soldats qu'il a reconstituée à la place de son restaurant et de sa maison, brûlés il ya deux ans, il se sent, lui aussi, le jeu de décisions qui le dépassent.

" Tout se passe - la guerre, la paix - sans consultation, sanstenir compte de la situation sur le terrain ", répète-t-il, alternant colère et abattement.

" Le conflit croato-musulman n'aurait jamaisdû éclater ", finit par dire Marko, qui s'est battu, a tout perdu et a vu sa famille partir en exil.

Autour de lui, autour des ruines desa maison, se dressent d'autres ruines, celles de maisons croates, musulmanes et serbes. A Zagreb, où l'on reconnaît que " la méfiance entre Croates et Musulmans ne peut pas tomber d'un coup ", les signesd'inquiétude devant la réticence d'un certain nombre de Croates d'Herzégovine à appliquer l'accord avec les Musulmans sontpalpables.

Ainsi, le gouvernement de Croatie a-t-il convoqué, pendant le week-end, tout ce qui fait autorité chez les Croatesbosniaques - pas moins de 140 dirigeants et élus locaux - pour une " explication " sur les termes de l'accord et le découpageterritorial décidés la semaine dernière à Vienne. Les Musulmans, hagards mais vainqueurs A la " présidence " de l'Herceg-Bosna, à Grude, petite et morne localitéd'Herzégovine - fief de Mate Boban, ancien " président " de l'Etat croate d'Herceg-Bosna récemment écarté car jugé tropextrémiste - , on fait aujourd'hui assaut de modération pour assurer que " l'accord croato-musulman est la seule solution " et que" le choix se situe entre le dialogue et le fusil, entre revivre ou mourir ".

On y reconnaît toutefois qu' " il faudra du temps pourcicatriser les blessures, apaiser les tensions ". Du temps.

Il en faudra beaucoup pour refermer des blessures " encore à vif " : c'est aussi ce que l'on pense chez les dirigeantsmusulmans de Mostar-est, dans cette étroite partie de la ville réduite à l'état de ruines, où s'entassent quelque 57 000 personnes,coincées entre Serbes et Croates.

Canons et tireurs croates se sont tus des murs de protection contre les snipers ont étépartiellement démantelés on n'y meurt plus pour quelques litres d'eau récupérés aux rares points de distribution les convois deravitaillement parviennent plus régulièrement.

Mais, entre les façades éventrées, dans les rues défoncées, on ne voit que visagesencore hagards, démarches lentes et regards vides ceux de jeunes et de vieux épuisés qui sortent à peine de l'enfer, ceux defemmes et d'enfants qui ont passé des mois dans l'obscurité des caves. Bilan d'un an de bombardements croates : 1 600 morts, selon les autorités musulmanes.

De l'autre côté des eaux vertes de laNeretva, au-delà de la rangée d'immeubles calcinés formant le front, dans la partie de Mostar contrôlée par les Croates, lecontraste est saisissant : aux terrasses des cafés s'étalant au soleil, rock ou disco se mêle aux conversations d'affaires dont lemaître mot est deutschemark. " Les Croates voulaient nous éliminer le fait d'avoir survécu représente notre victoire.

Nous avons vaincu par le seul fait d'avoiréchappé à la mort notre dignité, c'est de nous être défendus " : Alija Behram, directeur de Radio-Mostar, écarte touttriomphalisme et hésite à utiliser le mot de victoire, " étant donné la situation " et le nombre de victimes, l'ampleur des dégâts. Mais le directeur de cabinet du maire de Mostar-est (musulman), Hamdija Jamic, est plus direct : par l'accord de fédérationcroato-musulmane et le découpage territorial convenu, " nous avons obtenu ce pour quoi nous nous sommes battus ".

Et AlijaBehram finit par convenir que " les Croates ont été battus, puisqu'ils n'ont pas eu ce pour quoi ils ont fait la guerre, à savoir uneMostar croate, un Etat croate d'Herceg-Bosna ". Mais " le chemin vers la paix et la Bosnie-Herzégovine est encore très long et semé d'embûches ", reconnaît-il : " Il faudrabeaucoup de temps, de patience, de pardon, d'intelligence pour parvenir à la paix.

Il faudra rétablir les ponts psychologiques etapprendre une nouvelle vie ". Car la méfiance est là, épaisse, qui a fait garder, inchangée, la ligne de front, qui a fait se maintenir tous les barrages, toutes lespositions.

La séparation sera encore longue, avant de " revivre ensemble ", selon Alija Behram, " il faudra avaler beaucoup depilules amères et que chacun digère ses tragédies ". " Il faut, d'abord, que les criminels de tous bords soient désignés, arrêtés et jugés ", insistent les dirigeants musulmans.

Le mairede Mostar-est, Safet Orucevic, ne se fait pas prier pour souligner qu'il ne fait aucune confiance aux autorités croates actuelles etque l'on vit à l'heure de " la paix armée, car ceux [les dirigeants croates] qui ont provoqué la guerre sont toujours en place ".

" Ilfaut tenir compte des groupes opposés à l'accord [croato-musulman], qui sont toujours présents ".

" Après tous les crimescommis, les criminels de guerre ne doivent pas se promener librement ", renchérit Hamdija Jamic. " Eviter les représailles " Les deux communautés devront bien surmonter leurs peurs pour revivre, un jour, ensemble,conviennent les responsables musulmans de Mostar.

" C'est notre destin ", dit Alija Behram.

Mais il leur faudra forcer beaucoupde préventions.

Comme celles de cette jeune journaliste musulmane dont le mari a été tué et qui avoue ne plus vouloir vivre avecles Croates.

" Comment pourrais-je rencontrer mon voisin croate promenant ses enfants, alors qu'il a tué mon mari, et privé les. »

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