Le Rire dans Fin de Partie
Publié le 30/09/2010
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Introduction : Le rire c’est « du mécanique plaqué sur du vivant «. C’est bien l’impression que nous donne les personnages de Fin de Partie qui semble rire d’un rire nerveux voire forcé. Du début de la pièce, pendant la pantomime de Clov rythmée de « Rire bref « jusqu’à la fin de l’œuvre le rire et le comique jalonne le texte. Quel est donc la nature et le rôle du rire dans Fin de Partie ? A travers des ressorts comiques variés, nous verrons que nous sommes face à un comique tragique qui est une forme de comique très particulière à Beckett. Enfin nous étudierons le rire des personnages.
I – Des ressorts comiques variés
a) Comique de situation/ de geste
Le comique de geste : une ressource proprement théâtrale mais qui évoque ici souvent le cinéma burlesque (Charlie Chaplin ou Buster Keaton) par la mécanique des corps ou son excentricité, ainsi que la succession sans enchaînement nécessaire de brefs épisodes comiques qui s’apparente au «gag« :
• Didascalie initiale : aller-retour de Clov, jeu avec l’échelle. Une mécanique des corps qui évoque le cinéma burlesque : Charlie Chaplin ou Buster Keaton.
• Clov se grattant « le bas-ventre des deux mains « (p. 48) puis renversant toute la poudre insecticide dans son pantalon ... (p. 49).
• « Hamm : Va-t-en / Clov (ne bouge pas). / Hamm : je croyais que je t’avais dit de t’en aller/ Clov : J’essaie (p.26) «
• Hamm demande à Clov de le placer au centre de la pièce alors qu’il est aveugle.
• Comique des personnages car ressemble aux clowns « teint très blanc, teint très rouge «
• La première sortie, totalement incongrue, de Nagg et Nell de leur poubelle; La scène de négociation de l’écoute contre une dragée; La scène où Hamm, le maître tyrannique, caresse son chien et lui parle comme un vrai petit chien (rare moment où il exprime de l’attention pour...une peluche); Nagg, vieillard, réclamant sa bouillie comme un enfant puis sa réaction lorsque, dans le récit de Hamm, le mot «bouillie« est prononcé...
• Précision sur des détails insignifiants « Nagg : on t’a changé ta sciure ? / Nell : Ce n’est pas de la sciure (Un temps.) Tu ne peux pas être un peu précis, Nagg ? / Nell : ton sable alors. Quelle importance ? / Nell : C’est important. « (p.30)
• Décrédibilisation aussi de l’amour : Nell et Nagg sont dans des poubelles et ne peuvent même plus s’embrasser. Ils peuvent seulement partager un biscuit « Nagg : De biscuit. Je t’en ai gardé la moitié. (Il regarde le biscuit. Fier.) Les trois quarts. Pour toi. Tiens. « // Enfants.
b) Comique de mots
Le comique de mots : jeux de mots, langage et sujets bas..., typique de la comédie, voire de la farce :
• (p. 27) Nell : « Qu’est-ce que c’est, mon gros. (Un temps.) C’est pour la bagatelle ? «, (p. 49) : le jeu de mots sur la puce : «coïte/ coite/ baisés« = Un langage grossier qui surprend (voir aussi «con« p. 100, «putain«, p. 94, «conneries« p. 108 ...)
• Les pastiches grossiers : du quatrain amoureux (p. 105), que Clov conclut par «Dis-lui combien je suis emmerdé« ou des propos du Christ dans la quatrième tirade de Hamm : «Léchez-vous les uns les autres.«
• Pléonasme : « Si je ne tue pas ce rat, il va mourir « (Clov, p. 88).
• L’humour : Rôle des objets décrédibilisés : Le réveil ne sert plus a donner leur mais simplement de donner satisfaction aux personnages lorsqu’il écoute sa musique « Clov : La fin est inouï / Hamm : je préféré le milieu « (p.65)
• Une blague : (p. 34-36). Blague de Nagg : Enoncé comique en soi, dont l’effet repose sur la chute mais aussi le ton, la manière de raconter (mimiques, accents...).
• Bien sûr, le comique de répétition : « Je te quitte « « Ce n’est pas l’heure de mon calmant «…
• Jeu sur les mots :
- (p. 35) transformation de l’expression dans la blague de Nagg : « de faufil en aiguille «
- Sur le sens propre et le sens figuré, alliant mot et gestes, (p. 77) :« Clov : (se redressant doucement). J’essaie de fabriquer un peu d’ordre. / Hamm : Laisse tomber. / Clov : laisse tomber les objets qu’il vient de ramasser.«
- (p.38) Double sens du mot naturellement « Hamm : Il est mort naturellement, ce vieux médecin ? / Clov : Il n’était pas vieux / Hamm : Mais il est mort ? / Clov : naturellement. « Hamm entend naturellement comme « de cause naturelle « et Clov comme « Evidemment «. De même Définition du mot : décrédibilisation du langage comme pour les objets.
• Incompréhension du spectateur (p.79): « Clov : Qui, il ? Hamm : Mais voyons ! Encore un. Clov : Ah celui-là ! Je n’étais pas sûr. «
• Interrogation sur le rire lui-même : « Hamm : veux tu que nous pouffions un bon coup ensemble ? Clov : Je ne pourrais plus pouffer aujourd’hui. « (p.79-80). Cela montre bien que « Le rire est de la mécanique plaquée sur du vivant « Bergson.
• Non-sens : « Hamm : Il y a une goutte d’eau dans ma tête (un temps). Un cœur, un cœur dans ma tête « (p.31)
• Décalage entre les personnages qui ne semble même plus s’écouter « Nagg : Tu veux un bout ? / Nell : Non. (Un temps.) De quoi ? / Nagg : De biscuit « (p.30)
II - Un comique tragique : une forme de comique très particulière à Beckett.
Il ne s’agit pas ici d’un procédé comique, mais d’une réflexion sur la nature du « rire « dans le théâtre de Beckett : on remarque que bien souvent, il n’est pas un rire pur, d’amusement, mais mêlé à une conscience tragique, il devient grinçant. C’est en cela qu’Emmanuel Jacquart a parlé de « théâtre de dérision « :
• (p. 82) : «CLOV : Il pleure. (Clov rabat le couvercle, se redresse.) / Hamm : Donc il vit.« (On pense à Descartes, mais la preuve de l’existence est ici la souffrance, le malheur.)
• (p. 61) : « Hamm : Oh, c’est loin, loin. Tu n’étais pas encore de ce monde. / Clov : La belle époque ! « Regret d’exister.
• (p. 48) : « Hamm (Très inquiet) : Mais à partir de là l’humanité pourrait se reconstituer ! « Refus de reconstituer l’humanité.
• (p. 40) : «Assez ! On rentre !« (Hamm, après le tour de pièce en chaise roulante).
• (p 33) : «Nagg : Tu pleures encore ? Nell : J’essayais.« Impartial devant leur condition.
• (p. 23) : « Hamm : Mais nous respirons, nous changeons! Nous perdons nos cheveux, nos dents! Notre fraîcheur ! Nos idéaux ! « Misère de la condition humaine.
Dans ces exemples, ce rire grinçant voire naît de l’incongruité des répliques, cette incongruité fait rire, mais le sens profond qui en jaillit est absolument tragique. Les personnages le disent eux-mêmes : Nell : « Rien n’est plus drôle que le malheur, je te l’accorde. «. Cette pièce porte le désespoir en elle et propose une réflexion tragique sur la vie. Il y a évidemment des éléments comiques, comme dans toutes les pièces de l'auteur, mais le rire chez Beckett n’est jamais franc, il reste dans la gorge et peine à en sortir. Beckett nous rappelle ainsi que nous sommes aussi dérisoires que ces pantins gesticulants qui s'agitent sur scène. L'auteur joue avec nous en dispersant dans son texte des références « méta-théâtrales «, répliques ou gestes qui font directement référence au théâtre ou à sa fonction.
III - Le rire des personnages
a) Un lien entre les personnages
• Didascalie initiale: à quatre reprises : « rire bref « de Clov. (Après avoir regardé par la fenêtre, soulevé le couvercle de chaque poubelle, découvert Hamm) annonce dès l’entame le ton de la pièce.
Les personnages essaient de se rapprocher par le rire mais parfois c’est un échec :
• (p. 23) : « Hamm : (...) Pas de coup de téléphone? (Un temps). On ne rit pas? Clov (ayant réfléchi): Je n’y tiens pas. Hamm (ayant réfléchi) : moi non plus.« (échange à peu près similaire p. 43) , (p. 80) : « Hamm : Veux-tu que nous pouffions un bon coup ensemble ? // Clov (ayant réfléchi : Je ne pourrais plus pouffer aujourd’hui. «
• (p. 79-80) : « Hamm : A plat ventre pleurer du pain pour son petit. On lui offre une place de jardinier. Avant d’a... (Clov rit). Qu’est-ce qu’il y a là de si drôle? / Clov : Une place de jardinier! / Hamm : ça qui te fait rire? / Clov : Ca doit être ça. / Hamm : Ce ne serait pas plutôt le pain? / Clov : Ou le petit.«
• Seuls rapports « d’amour « entre Hamm et son père : (p. 67- 68) fin de la négociation entre Hamm et Nagg : «Nagg : Juré ? / Hamm : Oui. / Nagg : Sur quoi? / Hamm : L’honneur. (Un temps. Ils rient.)«
• Après la blague de Nagg : «Il fixe Nell restée impassible, les yeux vagues, part d’un rire forcé et aigu, le coupe, avance la tête vers Nell, lance de nouveau son rire.« (p. 36)
b) Un rire grinçant
• Moquerie de Nagg envers Hamm : (p. 31) Nagg « glousse « en se moquant des propos de Hamm.
• Finalement Clov, dans sa pantomime ne se moque-t-il pas de Nagg et Nell dans leurs poubelles ?
• « Rien n’est plus drôle que le malheur. « s’accorde à dire les deux cul-de-jatte.
Cela incite le spectateur à rire. Mais il rit de la misère des personnages et donc rit de sa propre condition, de lui-même.
Les personnages sont des personnages rieurs, mais on peut aussi interroger la nature de leur rire, rarement plein (cf. «rire bref«), dont est souligné le manque de spontanéité, inquiétant (le spectateur ne comprend pas toujours pourquoi, sur quoi rient les personnages, comme dans la didascalie initiale, voir aussi le rire excentrique, effrayant de Nagg), méchant voire violent dans son sens (moquerie, rire sur la misère du monde, sur la perte des idéaux...).
Seul le rire passé de Nagg et Nell, lié au souvenir amoureux, semble plein : (p.33) Nagg à Nell, sur la blague : «Elle t’a toujours fait rire. (Un temps). La première fois, j’ai cru que tu allais mourir.« et p. 34 : «Tu as tellement ri que tu nous as fait chavirer.« Seule Nell ne rit pas nerveusement, elle seule semble avoir compris « Rien n’est plus drôle que le malheur. Si, si, c’est la chose la plus comique au monde. Et nous en rions, nous en rions, de bon cœur, les premiers temps. Mais c’est toujours la même chose. Oui, c’est comme la bonne histoire qu’on nous raconte trop souvent, nous la trouvons toujours bonne, mais nous n’en rions plus. «.
Conclusion : Finalement le rire dans Fin de Partie a plusieurs fonctions : Il sert à introduire un peu de comique afin d’éviter l’ennui du spectateur et de l’éloigner d’une lecture trop pathétique de la pièce mais le rire sert aussi à lier les personnages entre eux. Il persiste néanmoins un lien profond entre rire et malheur, rire qui s’use au fur et à mesure que la pièce. Le rire chez Beckett n’est pas un rire franc ce qui peut faire penser à l’essai de Bergson sur le rire, qui serait simplement du « mécanique plaqué sur du vivant«. La notion « théâtre de dérision « qui véhicule l’idée d’un rire grinçant forgée par Emmanuel Jacquart se substitue à celle de « théâtre de l’absurde «. Cependant le mot « dérision « contient l’idée de mépris, que rejetait Beckett : il ne méprise pas ses personnages, il ne méprise pas l’humanité.
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