Le génie d'un virus
Publié le 22/02/2012
Extrait du document
3 mai 1991 - Lorsqu'il avait prédit, dans le Destin des maladies infectieuses, qu'apparaîtraient de nouvelles maladies liées au changement de comportements des hommes, Charles Nicolle, qui avait découvert le mode de transmission du typhus par le pou, ne se doutait pas qu'un jour surgirait un virus aussi extraordinaire que celui du sida. Son postulat était simple : les parasites, les virus, les bactéries entrent sans cesse en compétition avec l'homme et évoluent de manière à pouvoir découvrir chez lui un défaut dans la cuirasse, apparemment quasi invincible, de son système immunitaire.
Visiblement, cette faiblesse, le virus du sida-le VIH-l'a trouvée.
Et les chercheurs, pour le plus grand malheur de l'humanité, n'ont pas réussi à la déceler. " Pour venir à bout de ce virus, pour espérer un jour trouver un vaccin, il nous faudra beaucoup de matière grise, d'argent et de chance. Surtout beaucoup de chance ", reconnaissait, le 17 juin, le célèbre virologiste anglais Robin Weiss ( Institute of Cancer Research de Londres), à l'occasion de la septième conférence internationale sur le sida, qui a lieu à Florence jusqu'au 21 juin 1991. S'adressant aux huit mille chercheurs présents, il les encouragea à " retourner dans leur laboratoire " et il a espéré qu'un jour l'un d'eux aurait " la bonne idée qui nous fera tous avancer ".
" Il faut l'admettre, nous disait le professeur Simon Wain-Hobson, de l'Institut Pasteur de Paris, ce virus est le plus rusé qu'on ait jamais vu. J'ai bien peur d'avoir des cheveux gris avant qu'un vaccin soit mis au point. " Sa variabilité génétique est telle qu'il suffit d'une infime variation génomique pour bouleverser son identité antigénique. D'où l'extraordinaire difficulté que représente pour les chercheurs la mise au point d'un vaccin qui protégerait contre toutes les souches du virus. En attendant, l'épidémie ne cesse de progresser. Comme l'a rappelé le docteur James Chin, de l'Organisation mondiale de la santé, huit à dix millions de personnes ont déjà été contaminées par le VIH dans le monde. Le plus souvent-dans 60 % à 70 % des cas-la contamination s'est faite par voie hérérosexuelle. Citant une étude de cohorte, menée depuis le début de l'épidémie à San Francisco, le docteur Chin a indiqué que, dix ans après avoir été contaminés, 53 % des séropositifs sont malades. On peut prévoir, a-t-il ajouté, que, quinze ans après la contamination, 70 % des personnes infectées auront développé un sida. Chez les personnes séropositives les plus jeunes-celles qui ont moins de vingt-cinq ans-la maladie survient plus tardivement.
En réalité, le docteur Chin a bien montré qu'il n'y avait pas une, mais des épidémies de sida. Ainsi, dans les pays industrialisés, le pire est sans doute derrière nous. A moins d'une augmentation toujours possible de la fréquence des contaminations par voie hétérosexuelle.
C'est vraisemblablement au milieu des années 80 que s'est produit le pic épidémique, et l'on assiste actuellement à une décroissance progressive du nombre des nouvelles contaminations. Pour ce qui est du nombre de cas de sida observés chaque année, il faudra attendre le milieu des années 90 pour que le pic soit atteint.
Il n'en reste pas moins que, si le sida ne représentait, en 1980, que 0,8 % des décès survenus aux Etats-Unis chez les hommes âgés de vingt-cinq à quarante-quatre ans, ce pourcentage était passé en 1987 à 11,3 %. Il sera vraisemblablement, en 1994, entre 25 % et 35 %.
Hausse vertigineuse en Afrique et en Asie
Les effets des traitements commencent aussi à se faire sentir : une étude présentée à Florence par le docteur George Lemp, du département de santé publique de San Francisco, montre que chez les malades atteints, par exemple, de pneumonie à pneumocystis carinii, la moyenne de survie est passée de 10,3 mois, pour ceux chez qui le diagnostic avait été posé en 1981 et 1985, à 21,4 mois chez ceux qui ont eu le sida ces deux dernières années. Au bout de deux ans d'évolution de la maladie, la moyenne de survie est de 46,5 % sous AZT seul, de 66,6 % sous DDI, et de 27,1 % sans traitement ( il ne s'agit que d'une seule étude, et les résultats, apparemment supérieurs sous DDI, doivent être interprétés avec la plus grande prudence).
L'autre étude évoquée par le docteur Chin concerne, bien entendu, les pays en voie de développement. En 1994, on devrait compter dix millions d'adultes contaminés en Afrique subsaharienne et trois millions en Asie.
Selon un rapport de la Banque mondiale, l'espérance de vie en Afrique subsaharienne passera de cinquante ans en 1985 à quarante-sept ans en 2010. S'il n'y avait pas eu l'épidémie de sida, en 2010, l'espérance de vie aurait été de soixante et un ans.
FRANCK NOUCHI
Le Monde du 19 juin 1991
Liens utiles
- « Il n’y a point de génie sans un grain de folie » ATTRIBUÉ À ARISTOTE
- L'oeuvre d'art est-elle l'oeuvre d'un génie? (plan)
- Génie du christianisme ou les Beautés de la religion chrétienne, essai de Chateaubriand
- Chateaubriand, Génie du christianisme
- HOMME DE GÉNIE (L’) (résumé)