Roland Barthes a écrit à propos de Voltaire : «Nul mieux que lui n'a donné au combat de la Raison...
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«
Roland Barthes a écrit à propos de Voltaire :
«Nul mieux que lui n'a donné au combat de la Raison
l'allure d'une fête».
Candide, le conte philosophique le plus
célèbre de Voltaire illustre-t-il selon vous cette analyse?
*
*
*
Analyser le sujet
Deux expressions sont à retenir dans la phrase de Roland
Barthes : «combat de la Raison», «allure de fête».
Dans ces expressions, trois mots apparaissent importants :
«Raison», «allure», «fête».
Leurs sens doivent être approfondis.
Le tenne «Raison>� se réfère au XVIIIe siècle et à la Philosophie
des Lumières.
Il faut donc le considérer en opposition implicite
avec le même terme au xvne siècle.
En effet au siècle de Voltaire
la vérité n'est plus donnée avec la Raison comme au siècle de
Descartes.
La raison des philosophes du xvme siècle est liée à
l'expérience et son objectif est de vérifier la tradition et l'autorité.
Le mot «allure» possède lui aussi deux sens.
Ils sont assez
contradictoires puisque le premier renvoie à aspect et le second à
apparence.
Le fait que le mot «allure» signifie également ryùnne,
augmente sa complexité et par là même son rayonnement dans la
citation.
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La dissertation littéraire
Enfin, le terme «fête» dont le sens correspond à un ensemble de
réjouissances, mérite d'être approfondi par une référence au XVIe
siècle, où il occupe une place privilégiée.
A cette époque, il
suggère le carnaval, la création d'un autre monde à la fois comique,
subversif et régénérateur.
Il faut bien remarquer que le rapprochement des mots «combat»
et «Raison» dans l'expression «combat de la Raison» fait allusion
à la Littérature militante au XVIIIe siècle.
La mise en rapport des deux expressions de la citation retenues
est très fructueuse, puisqu'elle met l'accent sur une sorte d'égalité
entre «combat de la Raison» et «allure de fête».
L'analyse sémantique précédemment exécutée permet d'affiner la relation.
Ainsi,
dans Candide le combat d'une nouvelle Raison, celle du XVIIIe
siècle, aurait l'aspect, dont le rythme est une facette, d'une réjouissance.
Mais le second sens du mot allure suggère aussi que ce
combat de la Raison aurait uniquement l'apparence d'une réjouissance.
Il apparaît donc que le sujet, étant donnée l'ambiguïté soulignée
à dessein implicitement par Roland Barthes, ne peut et ne doit pas
conduire à une illustration pure et simple de ce qui est avancé, mais
à une réflexion productive sur l'équivoque de la fête voltairienne
de Candide.
Interroger le sujet, choisir et structurer une
problématique
Interrogations
Problématique
Quels sont les mécanismes d'écriture de Voltaire dans Candide?
➔
Question importante, mais
posée d'une manière trop descriptive ; mal reliée au sujet.
Comment tous les caractères de la
«fête» servent-ils la «Raison»?
➔
Première partie
Où se trouve l'ironie du conte et
pourquoi?
➔
Question liée aux mécanismes d'écriture dont l'ironie
constitue le trait essentiel.
Le
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pourquoiestcependantàconsidérer à l'issue du raisonnement.
Quelles sont les caractéristiques
de la forme de Candide ?
➔
Question déjà posée sous une
autre forme et écartée.
N'y a-t-il pas un rapport privilégié
entre les notions de «fête», de
«Raison» et de bourgeoisie dans
Candide?
➔
Idée à retenir et à considérer
sans doute à l'issue de la dissertation, mais ne pouvant
constituer la substance d'une
grande partie.
Comment Candide doit-il être lu?
➔
Question fondamentale intro>.
Lecteur devient créateur du texte, dénonce ses
contradictions et se modifie lui-même.
Le plaisir se trouve dans la réécriture du texte.
Si refus du lecteur de recréer texte, refus de
l'auteur d'assumer la création du texte et réduction du conte au sens apparent : «allure de fête»,
sans subversion et ironie.
o.
Candide permet donc deux sortes de lectures: la lecture d'une
classe dominante, la lecture d'une classe bourgeoise ; une
lecture où le texte reste fermé au lecteur, une lecture qui
réécrit le texte.
Le refus d'une écriture didactique au profit
d'une écriture fictive s'explique alors : la seconde permet
l'ironie, c'est-à-dire l'équivoque du texte.
Notes à rédiger : - Derrière la consubstantialité entre fête et raison,
un autre combat, celui de la bourgeoisie.
Bourgeoisie inséparable de la raison.
Optimisme et
métaphysique attaqués au nom de la bourgeoisie,
car ils sont les fondements de l'ordre établi.
Métaphysique =science des mots.
Optimisme
conservation et immobilisme, refus du changement.
Impostures religieuse (protestants de Hollande, catholiques de l'inquisition) et monarchique liées.
L'Eglise empêche la liberté de pensée
et protège le despotisme.
Cette prédominance du combat pour promouvoir une classe
bourgeoise explique les deux temps morts du conte : Eldorado et
le chapitre XXX.
Notes à rédiger : - Candide quitte Eldorado, rêve du passé en 1759,
celui du despotisme éclairé.
De plus pas de possibilité d'éclosion bourgeoise car mépris de l'argent.
Eldorado = fausse solution du conte.
Voltaire fait prévaloir la classe bourgeoise sur la
raison.
- Le chap.
XXX règle le problème en privilégiant
l'action sur la raison : «travaillons sans raisonner».
Valeurs nouvelles adoptées par un groupe,
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une conscience collective.
Société entière prend
conscience de sa mutation.
Le fonctionnement de l'ironie avec la consubstantialité entre fête et raison permet la lecture
d'une promotion de la classe bourgeoise derrière
le combat de la raison.
Rédaction de la conclusion
et de l'introduction
• Conclusion
- Aboutissement du raisonnement
«Nul mieux que lui...» écrit Roland Barthes.
Il est pratiquement sans intérêt de faire des comparaisons.
En effet Voltaire par
l'emploi de l'ironie porte la relation du «Combat de la raison» avec
«l'allure de fête» à son point de perfection.
L'auteur part du
«combat de la raison» mais écrit la fête ; le lecteur part de la fête
mais parvient au «combat de la raison».
Cette même visée de
l'auteur et du lecteur que crée la consubstantialité de la raison et de
la fête dans l'ironie permet une écriture commune.
- Elargissement des perspectives
Du reste, si le lecteur a vraiment intégré l'esprit du conte, c'està-dire au fond la remise en question de ce qui est avancé, il
réfléchira aussi sur l'assimilation implicite entre la raison et une
classe sociale ...
• Introduction
- Présentation du sujet
Lorsque Roland Barthes écrit à propos de Voltaire: «Nul mieux
que lui n'a donné au combat de la Raison l'allure d'une fête», il met
en rapport deux notions «Raison» et «fête» qui s'opposent et
s'excluent même apparemment.
Cependant le mot «allure», qui
renferme en lui deux sens contradictoires, puisqu'il suggère à la
fois les caractères de la fête et l'apparence de fête en même temps
que le rythme, crée dans la phrase un lien entre ces deux notions.
- Annonce de la problématique du développement
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La dissertation littéraire
Deux directions de recherche s'imposent : comment tous les
caractères de fête servent-ils la Raison ? Comment la Raison
travaille-t-elle sous la fête ?
Cette circularité détermine une problématique particulière à
Voltaire dans Candide.
Elle concerne à la fois l'écriture et la
lecture et se résume dans la phrase de Voltaire : «Moi j'écris pour
agir».
Développement
Comment tous les caractères de la fête servent-ils la raison dans
Candide?
Dès la fm du XVIIIe siècle, avec Pierre Bayle par exemple, se
produit une mutation dans la conception classique de la Raison :
la vérité n'est plus donnée avec elle, mais il s'agit pour elle de la
découvrir et de l'établir.
La Raison ne se ménage plus grâce à
l'expérience une issue vers la transcendance comme chez Descartes, mais bien au contraire, son objectif sera de vérifier tout ce que
la tradition et l'autorité avaient établi.
Elle ne veut rien l~isser hors
de son champ et se livre au libre examen aussi bien sur les dogmes
et la morale du christianisme que sur les institutions politiques et
sociales.
Le XVIIIe siècle invente donc le «combat de la raison».
La littérature se veut militante.
Elle passe del'«être» au «faire».
La
Raison subit ainsi deux transformations au XVIIIe siècle, l'une
quantitative, puisqu'il ne faut rien laisser en dehors du champ
rationnel, l'autre qualitative, puisqu'elle se met en lutte.
De cette nouvelle conception de !'écrivain-philosophe va procéder une nouvelle conception de l'écriture : elle n'est plus seulement un art, elle devient un moyen.
Mais ce moyen n'est pas
uniforme.
En effet, dans la création littéraire du XVIIIe siècle, il
faut distinguer :
- une écriture directement philosophique, didactique, dans l'énonciation de laquelle ne réside aucune équivoque, c'est celle de
Montesquieu dans L 'Esprit des Lois par exemple,
- une écriture : médiatement philosophique, «fictive» dans la
double dénotation du terme : imaginer et cacher.
C'est celle du
même Montesquieu dans Les Lettres Persanes ou celle de
Voltaire dans Candide.
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Cette seconde écriture pose un problème fondamental.
En effet,
si la raison est un élément de démystification, pourquoi mystifier
la fiction ? Ce problème apparaît d'autant plus aigu que les
philosophes du X.Vill" siècle, et tout particulièrement Voltaire ont
toujours posé les fables en opposition directe à la raison.
«Au
commencement était la fable, à la fin viendra la Raison» écrit
Voltaire dans son Dictionnaire philosophique.
Cette séparation
radicale n'est cependant pas si simple.
Voltaire, s'il condamne les
contes au nom de la raison, ne peut s'empêcher de subir leur
envoûtement.
Il a donc toujours cherché à concilier.
Ainsi, on lit
dans l'ingénu: «J'aime les fabies des philosophes».
En écho à cette
distinction de deux fictions, se trouve la distinction opérée par
Voltaire entre deux raisons : l'une qu'il refuse, l'esprit de système,
l'autre, la raison lockéenne fondée sur l'expérience.
Reste cependant posée la question de savoir pourquoi Voltaire a eu recours à
la seconde écriture.
Il semble encore difficile d'y répondre.
Pourtant s'il refuse la voie de l'écriture didactique, c'est certainement de
crainte de tomber justement dans le didactisme de l'esprit de
système.
Avoir recours à la fiction c'est aussi pour Voltaire
montrer l'absurdité des systèmes face à l'expérience et permettre
à une raison de type lockéen de trouver un véritable champ
d'application.
Le conte serait ainsi une sorte de banc d'essai destiné
à tester la valeur d'un système.
Mais sous quelle forme ce banc d'essai s'ouvre-t-il ? Sans
opposer le fond et la forme, il n'en demeure pas moins que c'est la
forme qui fait la spécificité de Candide.
Or elle est le contraire
d'une forme déductive et didactique, et il faut noter que Voltaire
s'est attaché à supprimer tous les raisonnements du texte -comme
par exemple à la fin du chapitre XXI, quand Candide va parler du
libre arbitre - et à dévaloriser systématiquement le verbe «raisonner».
Ainsi cette forme devra faire naître d'elle-même le fond.
C'est cette nouvelle forme, qui doit opérer à la fois le déplacement
et la fusion entre raison et fiction, que Roland Barthes appelle une
«allure de fête».
Pour comprendre le choix de ce terme, il faut tout d'abord
s'interroger sur son sens.
De fait, il est difficile d'employer le terme
«fête» sans se référer à son véritable sens, celui du XVIe siècle.
Au
temps de Rabelais, la fête consistait à créer un autre monde ; en
effet, la fête carnavalesque ne se comprend qu'en parallèle à la fête
officielle qui cautionnait un ordre établi.
Trois traits fondamen-
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La dissertation littéraire
taux caractérisent cet autre monde.
Il apparaît d'abord comme un
monde comique : plus aucune distinction entre celui qui rit et celui
dont on rit, entre acteurs et spectateurs, chacun vit la fête avec
chacun.
Le monde est perçu dans sa relativité ; c'est penser qu'un
ordre du monde totalement différent est possible.
Le second trait
est donc la subversion.
Dans ce monde subversif, toutes les
barrières hiérarchiques sont éliminées : on élève ce qui est en bas
et on abaisse ce qui est en haut ; la parodie ne permettra la
reconnaissance d'un cadre que pour mieux s'en moquer et le
détruire.
Cet autre monde n'est pas seulement destructeur, il est
surtout, et c'est sa troisième caractéristique un monde régénérateur.
Il est vécu comme un retour aux sources par la résurrection
universelle d'une forme idéale de la vie avec un nouveau type de
communication.
Une écriture de fête ne pourra être ainsi que celle
où ne règne aucune séparation entre fiction et narration.
C'est
d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles Rabelais narrateur est
nécessairement inscrit dans la fiction du texte.
Ces trois éléments
sont bien sûr intimement liés.
Si on fait maintenant une approche de ce qui serait une fête dans
Candide, on s'aperçoit qu'elle est d'abord caractérisée par un
rythme de fête.
Il s'ajoute donc un troisième sens du mot allure,
celui du rythme.
Donner au «combat de la raison» l'allure d'une
fête, c'est lui donner d'abord le rythme de la fête, c'est-à-dire un
rythme tourbillonnant sans temps morts ou temps faibles, un
temps de farandole.
Pour l'obtenir Voltaire élimine tout ce qui
pourrait le gâter: descriptions, analyse des sentiments.
De ce refus
de tout enlisement naît une accélération constante du récit qui
procède de la double disproportion entre une durée et/ou un espace
importants dans la fiction et une durée et/ou un espace réduits dans
la narration; on lit par exemple au chapitre XIII: «On envoya sans
perdre temps un vaisseau à leur poursuite.
Le vaisseau était déjà
dans le port de Buenos-Aires».
Même quand les personnages
parlent, ils suivent cette même loi d'accélération assumée auparavant par le narrateur; en témoigne la vieille qui dit au chapitre XII :
«A peine les janissaires eurent-ils/ait le repas que nous leur avons
fourni que les russes arrivèrent sur des bateaux plats ; il ne
réchappa pas un janissaire».
Par moments, on a donc l'impression
que la fiction se moule à ce rythme.
Il a une double fonction dans
l'œuvre: d'une part s'attaquer à toute forme d'optimisme en faisant
table rase, par l'accumulation des malheurs, de tout ce qui pourrait
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rassurer l'homme sur sa condition ; d'autre part combattre tout
système de cause à effet en montrant le cours imprévisible de la
destinée et par là même lutter contre toute fonne de providence à
laquelle Voltaire substitue le règne du hasard.
Comme il n'y a aucune intériorisation de leurs aventures, ni
introspection, les personnages suivent le rythme brisé d'un ballet
de marionnettes dans la superposition kaléidoscopique d'actions,
avec parataxes, phrases très courtes sans subordonnées ...
Ces
ballets, par le recours du présent, aussi bien dans la narration que
dans le dialogue, qui transforme le récit en scène, vont mettre en
valeur la satire que contient l'épisode.
On peut se référer au
recrutement et à l'exercice bulgare par exemple.
Grâce à cette
esthétique de guignol, tout spectacle va renfermer une satire : au
chapitre m, on parle du «théâtre de la guerre», au chapitre VI du
«spectacle» de l'autodafé.
Le monde devient une scène comique
où tout est possible.
Et d'abord les résurrections.
Tous ceux que
l'on croit morts réapparaissent dans le conte: Cunégonde, Pan~
gloss, le Baron.
Voltaire forge de fausses évidences pour jouer sur
la crédulité du lecteur.
Cependant, dans tout le texte se crée un jeu....
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