Pierre CARLET de CHAMBLAIN de MARIVAUX (1688-1763) Le Jeu de l'amour et du hasard, 1730 Pour mettre Dorante à l'épreuve...
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Pierre CARLET de CHAMBLAIN de MARIVAUX (1688-1763)
Le Jeu de l'amour et du hasard, 1730
Pour mettre Dorante à l'épreuve et s'assurer de l'amour désin
téressé qu'il lui porte, Sylvia a échangé son costume avec celui
de sa servante, Lisette, De son côté, Dorante recourt au même
stratagème avec son valet Arlequin.
Travesti en maître, Arlequin fait sa cour à celle qu'il croit
être Sylvia., .
Acte II, Scène 3 -LISETIE, ARLEQUIN
ARLEQUIN - Madame, il dit que je ne m'impatiente pas ; il
en parle bien à son aise, le bonhomme ' !
LISETIE - J'ai de la peine à croire qu'il vous en coûte tant
d'attendre, monsieur; c'est par galanterie que vous faites l'im
patient, à peine êtes-vous arrivé! Votre amour ne saurait être
bien fort, ce n'est tout au plus qu'un amour naissant.
ARLEQUIN - Vous vous trompez, prodige de nos jours; un
amour de votre façon 2 ne reste pas longtemps au berceau ;
votre premier coup d'œil a fait naître le mien, le second lui a
donné des forces et le troisième l'a rendu grand garçon ;
tâchons de l'établir 3 au plus vite ; ayez soin de lui puisque
vous êtes sa mère.
LISEITE - Trouvez-vous qu'on le maltraite, est-il si aban
donné?
ARLEQUIN - En attendant qu'il soit pourvu, donnez-lui seu
lement votre belle main blanche, pour l'amuser• un peu,
LISEITE - Tenez donc, petit importun, puisqu'on ne sau
rait avoir la paix qu'en vous amusant.
ARLEQUIN, lui baisant la main.
- Cher joujou de mon âme !
cela me réjouit comme du vin délicieux, quel dommage de
n'en avoir que roquille 5•
LISEITE -Allons, arrêtez-vous, vous êtes trop avide.
ARLEQUIN - Je ne demande qu'à me soutenir, en attendant
que je vive.
LISETIE - Ne faut-il pas avoir de la raison?
ARLEQUIN - De la raison ! Hélas ! je l'ai perdue ; vos beaux
yeux sont les filous qui me l'ont volée.
LISEITE - Mais est-il possible que vous m'aimiez tant? je
ne saurais me le persuader.
SUJETS
ET
PISTES
D ' ETUDE
ARLEQUIN - Je ne me soucie pas de ce qui est possible, moi ;
mais je vous aime comme un perdu, et vous verrez bien dans
votre miroir que cela est juste.
LISETIE -
Mon miroir ne servirait qu'à me rendre plus
incrédule.
ARLEQUIN - Ah ! mignonne adorable ! votre humilité ne
serait donc qu'une hypocrite!
LISETIE-
Quelqu'un vient à nous; c'est votre valet.
Acte II, scène 3.
(1) Il s'agit de M.
Orgon, le père de Sylvia, qui était présent dans la
scène précédente.
(2) De votre façon : auquel vous avez donné sa forme.
(3) Etablir : procurer une situation sociale, marier.
(4) Amuser: distraire, faire passer le temps.
(S) Roquille : la plus petite des anciennes mesures de vin (un quart
de litre).
COMMENTA.IRE LITTERAIRE
Première partie : 4 points
1.
Etudiez la construction de l'image dans la deuxième
réplique d'Arlequin.
(2 points)
2.
Relevez quelques mots ou expressions appartenant à des
registres de langue différents.
(2 points)
Deuxième partie : 16 points
Vous ferez un commentaire composé de cette scène.
ETUDE LITTERAIRE
Première partie : 8 points
1.
Relevez trois métaphores dont vous nommerez chaque fois
le comparant et le comparé.
Vous direz ce qui fait la particularité de chacune d'elles.
(4 points)
2.
Etudiez l'enchaînement des répliques et la façon dont progresse le dialogue.
(3 points)
3.
Qu'est-ce qui justifie le changement de scène? (J point)
Deuxième partie : 12 points
1.
Qu'est-ce qui, dans l'attitude et les paroles d'Arlequin, trahit sa condition de valet? (4 points)
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SUJETS
ET
PISTES
D'ETUDE
2.
« Mon miroir ne servirait qu'à me rendre plus incrédule » :
comment Arlequin comprend-il cette réplique de Lisette ?
Quel sens comporte-t-elle pour le spectateur? (4 points)
3.
Vous analyserez et commenterez l'effet produit par cette
scène sur le spectateur.
(4 points)
• Commentaire littéraire
1
Première partie
1 ) L'image de l'amour-enfant
Arlequin compare son amour à un enfant (personnjfication), puis il développe l'image ( métaphore filée ).
On peut
dans ce cas parler d'allégorie.
1
L'allégorie est une forme de métaphore filée qui
consiste à personnifier une idée abstraite, un sentiment
ou une qualité morale.
2 ) Les registres de langue
On peut distinguer deux registres de langue dans cette
scène : l'un, soutenu et précieux, s'efforce d'imiter le discours
amoureux des maîtres ; l'autre, familier ou prosaïque, trahit
la conrntion sociale des valets.
Parmi les traits caractéristiques du langage soutenu des
maîtres, on relève:
• les modalisations :
« J'ai de la peine à croire qu'il vous en coûte tant
«
Je ne saurais me le persuader
»
»
• les métaphores précieuses :
l'allégorie de l'amour enfant
e Je « on » de modestie (mis pour « je ») :
«
puisqu'on ne saurait avoir la paix qu'en vous amusant»
70
-
SUJETS
ET
PISTES
D'ETUDE
e les périphrases : « prodige de nos jours »
Arlequin ne maîtrise pas aussi bien que Lisette le code
précieux.
Ses propos sont émaillés de :
• métaphores prosaïques : « joujou de mon cœur », « vos
beaux yeux sont les filous qui me l'ont volée ».
Deuxième partie: voir p.
74
• Etude littéraire
1
Première partie
1 ) Les métaphores
On relève dans cette scène trois métaphores :
• La métaphore filée de l'amour comparé à un être humain.
Elle commence dans la première réplique de Lisette et se
poursuit dans les trois répliques suivantes(« amour naissant »,
« au berceau »,« grand garçon »...
)
• La métaphore filée de l'amour-jeu.
Elle prolonge la métaphore précédente à laquelle elle apporte
un complément comique : l'amour-enfant trouve en Lisette
son « joujou ».
Le verbe « amuser » annonce la métaphore de
la femme-joujou( «....
»
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