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l
1
NIETZSCHE
ou
La philosophie à coups de marteau
par Roger Laporte
Nous faisons une expenence sur la
vérité! Peut-être.
l'humanité en périrat-elle ! Eh bien soit!
Nietzsche.
La vérité ou la vie
Tous les ouvrages de philosophie portent en surtitre - il
va tellement de soi qu'il n'est nul besoin de l'imprimer « Recherche de la vérité » : telle est du moins la vénérable
tradition de la« philosophia perennis » qui toujours fait écho
à la formule de Platon:« Philosopher c'est chercher la vérité
avec toute son âme».
Cette tradition.jamais remise en question, offre aux penseurs la sécurité d'une certitude majeure,
car, même s'ils sont en désaccord sur tout, ils proclament
d'une seule voix: philosopher, c'est chercher la vérité.
- « Qu'est-ce, en nous, qui veut la vérité? ...
Nous nous
sommes interrogés sur la valeur de ce vouloir.
En admettant
que nous voulions le vrai, pourquoi pas plutôt le non-vrai ?
Ou l'incertitude? ...
Il nous semble que le problème n'avait
jamais été posé jusqu'à présent, que nous sommes le premier
à le voir, à l'envisager, à l'oser»: voilà ce que Nietzsche écrit
dans le premier paragraphe de Par-delà le Bien et le Mal.
Lisons encore une fois cette phrase « scandaleuse » qui fait
vaciller notre belle certitude : « Pourquoi pas plutôt le nonvrai ? » (c'est Nietzsche qui souligne).
Par cette interrogation
violente Nietzsche ne risque-t-il pas de briser la philosophie,
ou plutôt ne cherche-t-il pas à la briser? A coup sûr.
En finir
avec la philosophie traditionnelle, tel est le projet- l'un des
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Nietzsche
projets - de celui qui lui-même se désigne comme « le dernier philosophe ».
Pourquoi le non-vrai plutôt que le vrai ? Parce que, contrairement à ce que nous enseigne la tradition, la vérité ne
serait pas la valeur suprême.
Toute la philosophie de
Nietzsche - si tant est que cette formule ait un sens - consiste à effectuer, à faire effectuer au lecteur, toujours interpellé en tant que disciple en puissance, un déplacement
radical : ce qui compte ce n'est pas l'autre monde, le ciel
intelligible de Platon, la Vérité, Dieu, mais ce monde - il
n'en est pas d'autre - cette terre et les choses terrestres.
Notre devoir d'homme, notre mission et notre chance, c'est,
nous est-il dit dans Le Gai Savoir, de« changer constamment
en lumière et en flamme tout ce que nous sommes ».
La vie plutôt que la vérité, soit, mais pourquoi donc la
vérité, loin d'être seulement détrônée, est-elle tenue pour
dangereuse, c'est-à..:dire dangereuse pour la vie?-« Qu'un
jugement soit faux n'est pas une objection contre ce jugement» : peut-on vraiment prendre à la lettre une telle affirmation même s'il nous est précisé que« le tout est de savoir
dans quelle mesure ce jugement est propre à promouvoir la
vie » ? Sommes-nous contraints de choisir - si oui, pourquoi? - e11tre la vérité et la vie? Au fait Nietzsche luimême a-t-il choisi ? « Dernier philosophe », du moins le prétend-il, n'est-il pas précisément encore un philosophe? Ces
pages ne cherchent pas à récupérer Nietzsche, à aplatir sa
pensée en en faisant un philosophe de plus, mais à poser la
question suivante : contrairement à la première apparence,
Nietzsche n'est-il pas à la fois l'ennemi de la philosophie et
son ami, l'ami d'une philosophie encore moins dogmatique
que celle de Montaigne? Nietzsche lui-même ne cesse d'appeler de ses vœux un « philosophe nouveau » qui, comme
tout philosophe, serait un ami de la vérité, mais qui, soucieux
d'une pensée toujours vivante, jamais figée en un système,
oserait aller au-delà de toute certitude.
Cette tentative, cette
tentation (le jeu de mots est de Nietzsche) n'est-elle pas trop
grande pour l'homme? A s'engager dans cette voie, ne risque-t-on pas la folie? A cette question, et à quelques autres,
nous tenterons de répondre, mais autant en prévenir tout de
suite notre lecteur : toute réponse simple serait une réponse
Nietzsche
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fausse, car la pensée de Nietzsche, loin de se présenter selon
l'unité d'un système, c'est-à-dire d'une philosophie, se
donne à lire sous la forme de fragments qui parfois se complètent ou s'éclairent, mais tout aussi bien s'opposent, voire
se contredisent.
Lire Nietzsche est difficile, le commenter ne
l'est pas moins dans la mesure où, comme l'a bien montré
Jaspers, est fautive toute interprétation qui gommerait les différences, les différends qui font la vie même, vie sans aucun
repos, de la pensée de Nietzsche.
Vivre intensément.
- Nietz.sche ou l '«Antéchrist»
La vie, mais quelle vie ? Seule une vie en perpétuelle
croissance, en constant devenir, peut offrir à Nietzsche ce
qu'il cherche avant tout : la plénitude d'une vie « chargée
d'électricité».
Pour parvenir à cette surexistence que plus
tard chercha Antonin Artaud, grand lecteur de Nietzsche, il
ne s'agit pas de conserver petitement la vie, mais il faut la
mettre en jeu, au risque de· la perdre, tout en comptant bien
gagner ainsi un surplus de jouissance, c'est-à-dire un surplus
de vie.
Replacée dans son contexte, non tronquée, une célèbre formule de Nietzsche prend alors toute sa portée : « Le
secret de la plus grande jouissance de l'existence consiste à
vivre dangereusement.
»
Célébrer.
Célébrer la vie : tel est, selon Rilke, le rôle du
poète, mais quels philosophes partagent un tel souci ? Les
noms ne se pressent pas sous notre plume, mais nul philosophe, et peut-être nul poète, n'a autant aimé la vie que l'auteur
du Gai Savoir, qui n'est pas moins grand écrivain que pen- ·
seur d'exception et dont Valéry disait : « Nietzsche n'est pas
une nourriture-c'est un excitant».
II convenait de le rappeler, et il faudra nous en souvenir chaque fois que nous lirons
une page de Nietzsche excessive, injuste, et même révoltante.
Ne doutons pas de la sincérité de Nietzsche, de sa bonne
conscience, lorsque, apostrophant avec véhémence les chrétiens, il s'écrie:« 0 butors, butors présomptueux ...
comment
vous y êtes-vous pris pour galvauder et profaner mon marbre
le plus beau ? » Pourquoi cette violence ? Parce que le christianisme (mais nulle religion n'est épargnée) serait responsa-
Nietzsche
ble de la « détérioration de la race européenne » et aurait
réduit l'homme au rang minable d' « avorton sublime».
Les
critiques de Nietzsche sont-elles fondées? Nous n'avons pas
à répondre à cette question, car dans cette étude seul compte,
non pas le christianisme « lui-même» (si tant est que cette
expression soit justifiable), mais ce que le christianisme
représente pour Nietzsche.
L'humilité, la douceur, la paix,
l'oubli de soi: telles sont les valeurs chrétiennes, valeurs qui
sont aux antipodes de celles prônées par Nietzsche:« tous les
sentiments d'orgueil, de virilité, de conquête, de domination,
tous les instincts propres au type humain le plus accompli ».
Accusation fondamentale, et qui résume toutes les autres, la
religion aurait mis « les valeurs sens dessus dessous ».
La volonté de puissance.
- Le nazisme et Nietzsche
Angoissé par« la dégénérescence globale de) 'humanité »,
Nietzsche, en toute logique, se propose de renverser toutes
les valeurs, ou plutôt de les inverser, non pas pour en proposer de nouvelles, mais tout au contraire, par un mouvement
strictement réactionnaire, pour en revenir aux anciennes.
La
démocratie, « principe de dissolution et de décadence»,
accusée d'avoir tout nivelé par le bas, est donc condamnée,
ainsi que la Révolution française dont elle est issue, au profit
d'une société où la caste aristocratique s'opposerait à la
plèbe.
L'homme bon serait le guerrier, l'homme dont le vouloir-vivre s'intensifie jusqu'à devenir volonté de puissance.
Allant par rigueur jusqu'au bout de sa pensée, Nietzsche en
vient à affirmer : « Vivre c'est essentiellement dépouiller,
blesser, violenter le faible et l'étranger, l'opprimer, lui imposer durement ses formes propres, l'assimiler, ou tout au
moins (c'est la solution la plus douce) l'exploiter.
»
Nietzsche précise qu'en un tel domaine « il faut s'interdire
toute faiblesse sentimentale».
Ce texte cynique n'est pas
isolé, car maints tex.tes vont dans le même sens.
« La bonne et
véritable aristocratie » affirme Nietzsche, doit accepter « de
sacrifier d'un cœur léger une foule de gens qui devront être
dans son intérêt humiliés et ravalés à l'état d'êtres mutilés,
d'esclaves, d'instruments.» Cette division de l'humanité en
Nietzsche
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deux castes: l'une supérieure et rare, celle des maîtres; l'autre inférieure, l'immense masse du« troupeau», se redouble
d'une autre division : les hommes sont les seigneurs, et les
femmes des êtres à jamais subordonnés auxquelles il est seulement concédé qu'elles peuvent« atteindre à la perfection
dans une situation subalterne » ! Comment la femme, qui
n'est pas l'égale de l'homme, pourrait-elle avoir les mêmes
droits! La femme n'a pas la permission de parler, même pas
d'elle-même: qu'elle se taise:« Taceat mulierde muliere ! »
Il est inutile de se voiler la face: c'est bien Nietzsche, dont
le génie est une sorte d'évidence sensible pour tout lecteur,
qui écrit:« L'esclavage est la condition de toute civilisation
supérieure, de tout progrès en civilisation.
» Dans la majorité
des études sur Nietzsche, on ne cite jamais, ou peu souvent,
ces textes qui pourtant abondent.
On ne peut même pas dire
que règne parmi les commentateurs un silence gêné, on fait
comme si ces textes n'existaient pas ! Il convient pourtant de
ne pas prendre à la légère un programme comme Par-delà le
Bien et le Mal, titre d'un ouvrage dont l'enjeu est précisément
de« dépasser la morale.» dans fa mesure où « les passions de
haine, de jalousie, de cupidité, de domination sont essentielles à la vie ».
Pourquoi dissimuler ces pages de Nietzsche qui
à la fois inquiètent et suscitent! 'indignation ? Parce qu'il faudrait se poser avec le plus grand sérieux la question suivante:
Nietzsche est-il responsable, du moins en partie, de l'utilisation que le nazisme a fait de sa pensée ?
La canne à épée
Précisons.« Hitler, écrit M.
Blanchot, n'avait aucune idée
de Nietzsche et ne s'en souciait pas.» Si Hitler avait lu
Nietzsche, il en aurait rejeté bien des pages : toutes celles où
non seulement les Allemands, mais la langue allemande ellemême sont pris à partie.
A l'allemand, Nietzsche préfère ou
dit préférer le français et l'italien ; aux Allemands, Nietzsche
préfère les Juifs puisqu'il va jusqu'à écrire:« Quelle bénédiction est un Juif au mîlieu des Allemands ».
Nietzsche épris
de solitude, de distance aristocratique, aurait sans doute
détesté le nazisme, mouvement de masse, et pourtant voici ce
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Nietzsche
que l'on pouvait lire dans le journal français le Temps (ancêtre du journal le Monde) à la date du 4 novembre 1933 :
« Avant de quitter Weimar pour se rendre à Essen, le chancelier Hitler est allé rendre visite à Mme Elisabeth FoersterNietzsche, sœur du célèbre philosophe.
La vieille dame lui a
fait don d'une canne à épée qui a appartenu à son frère.
Elle
lui a fait visiter les archives Nietzsche ...
Tenant en main la
canne de Nietzsche, M.
Hitler a traversé la Joule au milieu
des acclamations.
» Par 1' intermédiaire de sa sœur, Nietzsche
a-t-il donné sa caution à Hitler? Il n'en est rien.
La pensée de
Nietzsche a été victime d'une sinistre falsification dont Elisabeth Foerster est l'auteur.
Son dévouement n'est pas en cause
(elle prit en charge son frère pendant les dix dernières années
de sa vie : celles de la folie), mais elle avait épousé un certain
B.
Foerster, théoricien de 1' antisémitisme dont elle partagea
les idées.
Disons quelques mots de cette déplorable affaire :
La Volonté de puissance, encore de nos jours, est le plus célèbre ouvrage de Nietzsche, et pourtant La Volonté de puissance n'est pas un livre de Nietzsche ! Dès 1895, Elisabeth
Foerster-Nietzsche s'était fait céder tous les droits sur les
manuscrits de son frère; elle se servit d'un plan et d'un titre
choisis parmi beaucoup d'autres, en fonction desquels elle
préleva dans les carnets de Nietzsche tel fragment, en écarta
tel autre (elle garda souvent des pensées que Nietzsche avait
éliminées), et fabriqua la Volonté de puissance à tel point
que certaines pensées, isolées de leur contexte, ont pu laisser
croire que Nietzsche était antisémite.
·
Nietzsche s'était donné pour règle de conduite de « ne
fréquenter personne qui soit impliqué dans cette fumisterie
effrontée des races» : il n'est donc pas le préfacier de Mein
Kampf contrairement à ce que laissait entendre Richard
Oehler dans son ouvrage Nietzsche et l'avenir de l'Allemagne où il publiait une photo du Führer devant le buste de
Nietzsche, photo prise le 2 novembre 1933, jour où Hitler
visita les archives du philosophe.
Nietzsche a été une victime, mais a-t-il été une victime tout à fait innocente ? On
s'imagine bien que l'utilisation de Nietzsche par le nazisme
n'est pas due seulement au hasard, à un gigantesque malentendu, ou à une basse escroquerie perpétrée par la sœur
abusive.
Nietzsche ne peut .être tenu pour responsable de
Nietzsche
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La Volonté de puissance, ouvrage qui n'existe pas, que l'on
ne trouve pas dans la récente édition des œuvres complètes,
mais c'est en 1886, ·sur la volonté de Nietzsche, qu'est
publié Par-delà le Bien et le Mal où l'on peut lire qu' « il
faudra préparer de grandes expériences collectives de disci~
pline et de sélection », que pour lutter « contre la tendance
démocratique, forme dégénérée de l'organisation politique,
forme décadente et diminuée de l'humanité», il faudra des
« chefs » qui auront pour mission de « renverser les valeurs,
de forger à coups de marteau une conscience, de bronzer
un cœur ».
Un an plus tard, soit en 1887, on peut lire dans
La Généalogie de la morale : « Exiger de la force qu'elle
ne se manifeste pas comme telle, qu'elle ne soit pas une
volonté de terrasser et d'-assujettir, une soif d'ennemis, de
résistances et de triomphes, c~est tout aussi insensé que
d'exiger de la faiblesse qu'elle manifeste de la force.»
- S'il avait vécu sous Hitler, Nietzsche, épris de la plus
haute liberté, aurait sans doute été un opposant au régime
(on peut du moins le supposer), et pourtant, dans la mesure
où tout penseur est responsable de ce qu'il écrit et publie,
il ne peut être tenu pour quîtte d'une complicité involontaire avec le nazisme, complicité, à tout prendre, peut-être
plus grave que celle de Heidegger.
L'effondrement
Il est d'autant moins question d'accabler Nietzsche que
l'on peut se demander s'il n'a pas été brisé par son culte
de la « haute tension interne ».
Sans doute la fin de
Nietzsche est-elle aussi dérisoire que celle de Baudelaire :
ces esprits hors du commun ont été lentement ou rapidement comme anéantis par les conséquences de la syphilis
sur le système nerveux, mais chez Nietzsche, bien avant ce
sombre jour du 3 janvier 1889, date de son effondrement
mental, on ne peut pas ne pas remarquer que l'ivresse de
la puissance l'a conduit à ce que l'on appelle communément « la folie des grandeurs».
Si l'on interprète la vie
comme force, comme volonté de puissance; si l'on survalorise la morale_ari_stocratique, celle qui décide des valeurs,
Nietzsche
qui honore seulement ce qu'elle crée, il est logique d'affirmer qu' « une telle morale consiste dans la glorification de
soi-même», mais il est normal aussi de finir par dire: « J'ai
donné à l'humanité le livre le plus profond qu'elle possède:
mon Zarathoustra ».
Après le 2 janvier 1889, Nietzsche
écrira des billets signés « Dionysos » ou « Le Crucifié ».
Nous n'insisterons pas et nous ferons silence sur les dix
dernières années, années de prostration, mais nous tenions
à faire remarquer qu'à chercher une explication strictement
organique de la folie de Nietzsche on méconnaît les véritables enjeux de sa pensée, les risques encourus par celui qui
avait du moins pressenti et le danger, et la catastrophe
finale, le jour où il écrivait : l'esprit libre « s'enfonce dans
un labyrinthe, il multiplie par mille les dangers déjà inhérents à sa vie, et dont le moindre n'est pas que nul ne voit
de ses propres yeux où ni comment il s'égare, s'isole, et se
laisse déchirer lambeau par lambeau par quelque minotaure
tapi aux cavernes....
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