Gustave FLAUBERT (1821-1880) Madame Bovary, 1857 Devant l.a foule des paysans, bourgeois et notables de la région, réunis à Yonville-l'Abbaye...
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Gustave FLAUBERT (1821-1880)
Madame Bovary, 1857
Devant l.a foule des paysans, bourgeois et notables de la région,
réunis à Yonville-l'Abbaye (Haute-Normandi.e) pour les comices
agricoles', le conseiller récompense les agriculteurs lauréats.
Il
s'apprête à remettre à Catherine Leroux une médaille d'argent
pour cinquante-quatre ans de service dans l.a même ferme.
Alors on vit s'avancer sur l'estrade une petite vieille femme
de maintien craintif, et qui paraissait se ratatiner dans ses
pauvres vêtements.
Elle avait aux pieds de grosses galoches
de bois, et le long des banches, un grand tablier bleu.
Son
visage maigre, entouré d'un béguin 2 sans bordure, était plus
plissé de rides qu'une pomme de reinette flétrie, et des
manches de sa camisole 3 rouge dépassaient deux longues
mains, à articulations noueuses.
La poussière des granges, la
potasse des lessives et le suint • des laines les avaient si bien
encroûtées, éraillées, durcies, qu'elles semblaient sales quoi
qu'elles fussent rincées d'eau claire ; et à force d'avoir servi,
elles restaient entr'ouvertes, comme pour présenter d'elles
mêmes l'humble témoignage de tant de souffrances subies.
Quelque chose d'une rigidité monacale relevait l'expression
de sa figure.
Rien de triste ou d'attendri n'amollissait ce
regard pâle.
Dans la fréquentation des animaux, elle avait pris
leur mutisme et leur placidité.
C'était la première fois qu'elle
se voyait au milieu d'une compagnie si nombreuse ; et inté
rieurement effarouchée par les drapeaux, par les tambours,
par les messieurs en habit noir et par la croix d'honneur du
conseiller, elle demeurait tout immobile, ne sachant s'il fallait
s'avancer ou s'enfuir, ni pourquoi la foule la poussait et pour
quoi les examinateurs lui souriaient.
Ainsi se tenait, devant
ces bourgeois épanouis, ce demi-siècle de servitude.
(1) Comices agricoles : assemblée régionale de cultivateurs, ayant
pour vocation de développer et promouvoir l'agriculture.
(2) Béguin (dans le texte) : coiffe qui s'attache sous le menton au
moyen d'une bride.
(3) Camisole: vêtement court, à manche, porté sur la chemise.
(4) Suint: sécrétion sébacée de la peau du mouton; qui se mêle à la
laine.
SUJETS
ET
PISTES
D'ETUDE
COMMENTAIRE LITTERAIRE
Première partie : 4 points
1.
Quels traits formels caractéristiques de la description
relevez-vous dans ce texte ? (2 points)
2.
Vous étudierez la dernière phrase du texte du point de vue
de l'énonciation, de l'organisation syntaxique, des figures de
style.
(2 points)
Deuxième partie : 16 points
Vous ferez un commentaire composé de ce texte.
ETUDE LITTERAIRE
Première partie : 8 points
1.
En observant attentivement l'ordre de la description, la
façon dont elle est détaillée, le point de vue adopté, vous
montrerez comment s'organise le portrait de Catherine
Leroux.
(4 points)
2.
Identifiez deux comparaisons dans ce texte :
- pour chacune d'elles vous nommerez le comparant et Je
comparé;
- vous relèverez les termes qui, par connotation, se rattachent
à ces comparaisons.
(2 points)
3.
Quel est la valeur de « on » dans la première phrase :
« Alors on vit s'avancer sur l'estrade ...
» ? (2 points)
Deuxième partie : 12 points
1.
Comment comprenez-vous et interprétez-vous l'importance
accordée aux mains du personnage? (4 points)
2.
Vous analyserez et commenterez la dernière phrase de ce
texte en vous interrogeant sur sa signification et sa portée,
l'effet produit sur le lecteur.
(4 points)
3.
Dans quelle mesure ce portrait est-il réaliste? (4 points)
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SUJETS
ET
• Commentaire littéraire
PISTES
D'ETUDE
1
Première partie
1 ) Les traits caractéristiques de la description
Dans un récit, la description peut se faire au fil de la narration ou marquer, au contraire, une pause dans le déroulem ent de l'intrigue, comme c'est le cas dans le texte de
Flaubert.
On reconnaît le type de texte descriptif à un
ensemble de traits structurels, grammaticaux et stylistiques
que la question invite à identifier dans ce portrait particulier.
a ) L'insertion de la description dans le récit
La description s'insère, de façon très classique, dans l'épisode des Comices : « Alors on vit s'avancer sur l'estrade une petite vieille femme de maintien craintif ...
» En quelques mots
sont mentionnés l'objet décrit (la femme), le lieu favorable à la
description (l'estrade), le point de vue adopté(« on»).
Cette phrase d'annonce assure le passage de la narration au
passé simple(« on vit ») à la description, qui se caractérise par
l'emploi de l'imparfait, temps dominant de ce texte : « paraissait», « avait»,« était»,« restaient ».
..
b I Le point de we ou focalisation
C'est le point de vue de « on», les « examinateurs» du jury
et plus largement le public venu assister à la remise des prix,
qui est ici adopté pour décrire Catherine Leroux.
Sa position
sur l'estrade, légèrement en surplomb par rapport aux observateurs, justifie par exemple, qu'elle soit d'abord rapidement
décrite des pieds à la tête(« pieds »,« hanches »,« visage»).
1
On parle de focalisation interne lorsque le narrateur
adopte, pour décrire un lieu ou un personnage, le point
de vue d'un autre personnage ou groupe de personnages.
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SUJETS
ET
PISTES
D'ETUDE
c ) La structure de la description
La description procède en détaillant l'objet décrit et en le
qualifiant : le costume, les mains, le visage ...
de la femme sont
successivement évoqués.
D'où, dans le texte descriptif, l'importance accordée aux substantifs désignant les différents aspects
retenus par la description, ainsi qu'aux qualificatifs qu i permettent de spécifier les qualités propres à l'objet décrit.
d ) Les images dans la description
Parmi les procédés de caractérisation, la description
recourt souvent à des comparaisons et/ou des métaphores.
On se reportera à la question 2 de l'étude littéraire ( « Les
comparaisons») pour en savoir davantage sur ce point.
2 ) La dernière phrase du texte
Ainsi se tenait, devant ces bourgeois épanouis, ce demi-siècle
de servitude.
a ) L'énonciation
Dans cette phrase, qui mêle étroitement le commentaire à
la description, s'exprime l'opinion d'un narrateur indigné.
La phrase revêt de ce fait une forte valeur conclusive, mettant un terme à la description dont elle fixe la signification :
elle résume l'intention satirique de ce portrait, par l'intermédiaire duquel la bourgeoisie se voit indirectement dénoncée.
b ) L'ordre des mots dans la phrase
L'ordre des mots dans la phrase est significatif.
L'inversion
du sujet ( « ce demi-siècle de servitude ») et du verbe ( « se
tenait »), ainsi que celle du sujet et du complément circonstanciel (« devant ces bourgeois épanouis ») témoigne d'une
intention d'auteur.
On mesure la différence d'effet produit
entre l'ordre retenu par Flaubert et un agencement du type
sujet/verbe/complément qui casse le rythme ternaire de la
phrase : « Ce demi-siècle de servitude se tenait ainsi devant
ces bourgeois épanouis.
» Ce choix stylistique gagnera à être
mis en relation avec les figures de rhétorique.
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SUJETS
ET
PISTES
D ' ETUDE
c ) Les figures de rhétorique
En effet, l'opposition entre « bourgeois épanouis » et « demisiècle de servitude » revêt une plus grande intensité satirique
dans cet ordre qui place la cible (les « bourgeois ») au centre de
la phrase et met en valeur l'image de la victime en fin de phrase.
La description s'achève ainsi sur la vision de Catherine Leroux
transfigurée en symbole du peuple opprimé, par l'intermédiaire
de l'expression « ce demi-siècle de servitude».
On peut s'interroger sur la nature de cette figure de rhétorique.
Il s'agit globalement d'une image et l'on peut y voir une
métaphore.
Il serait plus juste néanmoins d'identifier ici une
métonymie de la condition sociale pour l'individu, de l'identité socio-politique pour l'identité personnelle, par l'intermédiaire de la périphrase : « demi-siècle de servitude » pour
désigner les cinquante-quatre années de service de Catherine
Leroux.
En convertissant la durée d'une vie en temps historique, la périphrase confère à la destinée de Catherine Leroux
une dimension emblématique.
Deuxième partie voir p.
58
• Etude littéraire
1
Première partie
1 ) L'organisation du portrait
Cette question mobilise le même type de connaissances que
la question 1 du commentaire littéraire(« Les traits caractéristiques de la description ») : savoir reconnaître et caractériser un texte descriptif.
Mais tandis que dans l'une il s'agissait
d'identifier dans le texte de Flaubert les traits spécifiques de
la description, pour répondre à cette question-ci , on utilisera
ces connaissances générales afin de dégager l'organisation
spécifique du passage proposé.
56
SUJETS
ET
PISTES
D'ETUDE
Le texte s'ouvre sur une phrase de récit introduisant à la
description ; il s'achève sur une phrase de commentaire explicitant la portée satirique du portrait de Catherine Leroux.
Entre ces deux phrases, la descri ption vestimentaire du
personnage est suivie d'un portrait physique....
»
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