ÉPREUVE 15 Créteil-Paris-Versailles TEXTE Juin 1989 (Le 28 juin 1793, trois hommes se réunissent secrètement dans l'arrière-salle d'un café, à...
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ÉPREUVE 15
Créteil-Paris-Versailles
TEXTE
Juin 1989
(Le 28 juin 1793, trois hommes se réunissent secrètement dans
l'arrière-salle d'un café, à Paris.)
Le premier de ces trois hommes était pâle, jeune, grave, avec
les lèvres minces et le regard froid.
Il avait dans la joue un
tic nerveux qui devait le gêner pour sourire.
Il était poudré,
ganté, brossé, boutonné ; son habit bleu clair ne faisait pas
un pli.
Il avait une culotte de nankin (1), des bas blancs, une
haute cravate, un jabot plissé, des souliers à boucles d'argent.
Les deux autres hommes étaient, l'un, une espèce de géant,
l'autre, une espèce de nain.
Le grand, débraillé dans un vaste
habit de drap écarlate, le col nu dans une cravate dénouée
tombant plus bas que le jabot, la veste ouverte avec des bou.
tons arrachés, était botté de bottes à revers et avait les che
veux tout hérissés, quoiqu'on y vît un reste de coiffure et
d'apprêt ; il y avait de la crinière dans sa perruque.
Il avait
la petite vérole sur la face, une ride de colère entre les sour
cils, le pli de la bonté au coin de la bouche, les lèvres
épaisses, les dents grandes, un poing de portefaix (2), l'œil
éclatant.
Le petit était un homme jeune qui, assis, semblait
difforme ; il avait la tête renversée en arrière, les yeux injec
tés de sang, des plaques livides sur le visage, un mouchoir
noué sur ses cheveux gras et plats, pas de front, une bouche
énorme et terrible.
Il avait un pantalon à pied, des pantou
fles, un gilet qui semblait avoir été de satin blanc, et par
dessus ce gilet une rouppe ( 3) dans les plis de laquelle une
ligne dure et droite laissait deviner un poignard.
Le premier de ces hommes s'appelait Robespierre, le second
Danton, le troisième Marat.
Victor Hugo, Quatre-vingt-treize, 1874
(1) nankin : toile de coton de couleur claire.
(2) portefaix : porteur de charges lourdes.
(3) rouppe : blouse en drap grossier.
Vous ferez de ce texte un commentaire composé.
Vous pourrez montrer notamment comment Hugo, par tout un art de
la progression et des contrastes, parvient à donner à une description
apparemment réaliste une dimension mythique.
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De cette page dont il est - comme toujours - essentiel de lire plusieurs
fois le texte pour découvrir à la fois le sens (que dit le texte?) et le style
(comment est-ce dit?), il ressort d'abord une structure très nette:
- un long paragraphe ;
- un second paragraphe constitué d'une phrase assez brève, nette, contenant trois noms propres de personnages historiques des plus célèbres, qui
marquèrent tous fortement le cours de la Révolution de 1789 et périrent
tous trois de mort violente.
Alerté sur ce fait par le libellé accompagnateur, on est également frappé
par une construction toute de contrastes entre les trois portraits qui cons
tituent l'essentiel du passage.
Il faut faire très attention à la date de parution du roman Quatre-vingt
treize.
Né en 1802, V.
Hugo a donc 72 ans quand il publie cette œuvre.
Il est nécessaire alors de se rappeler qu'il s'agit d'un recueil écrit dans la
vieillesse de l'auteur et peu après les événements sanglants de 1870-71
(guerre franco-prussienne ; Commune).
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Devoir rédigé
Nombreux sont les romans écrits au x1x• siècle et au début du xx• siè
cle sur la Révolution française de 1789 : Les Chouans de Balzac, Le Che
valier Des Touches de Barbey,d'Aurevilly, Quatre-vingt-treize de Hugo,
Les Dieux ont soif d'Anatole France, entre autres.
Ce recueil est le der
nier roman de notre grand dramaturge, poète et romancier.
Parvenu à la
fin de sa vie, républicain convaincu désormais, de retour de cet exil dont
il avait proclamé: « Et s'il n'en reste qu'un je serai celui-là», Hugo réalise
enfin ce roman historique sur la Révolution, qu'il avait projet d'écrire depuis
longtemps.
Il y peint la guerre de Vendée et ses répercussions auprès des diri
geants révolutionnaires.
Ce sont précisément les trois chefs les plus émi
nents qu'il présente ici, lors d'un face à face où les trois hommes, réunis
secrètement, vont discuter avec âpreté.
Nous étudierons donc tout d'abord la description très minutieuse qui
nous en est donnée.
Puis nous essayerons de montrer comment, sous cet
apparent réalisme, les personnages acquièrent une dimension mythique.
Ce sont trois portraits qui sont peints dans cette page.
L 'écrivain pro
cède comme le ferait un peintre.
Chacun des personnages est décrit par
des couleurs qui lui sont propres.
Celles qui sont attribuées au premier
sont peu foncées: teint « pâle », couleur clair du « nankin » de la « culotte »,
« bas blancs », « boucles d'argent » des « souliers », même l'habit un peu
plus coloré est « bleu clair », enfin l'homme est « poudré », il porte donc une
perruque blanche.
Le deuxième est caractérisé par une couleur vive, forte,
puisque son habit est de « drap écarlate » et son œil « éclatant » ; quant
au troisième, ses couleurs sont ternies, comme sales, et mélangées : du
« jaune » qui caractérise l'ensemble de l'homme, se détachent le rouge des
« yeux injectés de sang » et le blanc souillé des « plaques livides sur le
visage » et du « gilet qui semblait avoir été de satin blanc ».
ÉPREUVE15
D'autre part, dans chaque portrait les traits de physionomie sont fouillés
avec précision; ce sont les « lèvres minces», « regard froid» et Jusqu'au
« tic nerveux » dans la « joue » du premier; de même chaque nuance du
visage du second est indiquée, depuis le « cou nu» Jusqu'aux « cheveux
tout hérissés » ; « des lèvres épaisses » aux « dents grandes », les qualificatifs exactement appliqués confirment l'indication d'abord annoncée : « le
grand ».
Puis les détails s'ajoutent: « petite vérole », « ride de colère entre
les sourcils », « pli de bonté au coin de la bouche », ce sont les lignes du
portrait.
De plus, comme « les lèvres minces » et « le regard froid » du premier, ils donnent une idée des caractères respectifs.
Une même conception domine la structure du troisième portrait.
D'abord
est envoyé l'adjectif de synthèse: « le petit» auquel s'ajoute: « semblait
difforme ».
La difformité et la laideur, sont présentes dans l'état des cheveux « gras et plats » et de certains traits contrastés : « pas de front » mais
une « bouche énorme », enfin dans des indications assez repoussantes à
propos des « yeux injectés de sang » et des « plaques livides sur le visage »,
tandis que l'attitude déroute aussi, cette « tête renversée en arrière » et surtout ce caractère « terrible » attribué à la bouche.
Bref, là encore, comme
dans tout bon portrait, se dégage une personnalité.
Le réalisme de la description est autant moral que physique.
Si l'on ajoute avec quelle rigueur est présenté l'habit de chacun, ne
laissant passer ni la hauteur de la « cravate » ou le « jabot plissé »pour l'un ;
ni les « boutons arrachés », les « revers » des « bottes » et le « reste de coiffure et d'apprêt» pour l'autre, ni« le mouchoir noué sur les cheveux», le
« pantalon à pied », les « pantoufles » ou la blouse grossière, la « rouppe »
du troisième, on se rend compte de la minutie de la peinture.
Il faut penser
aussi que Hugo présente des personnages historiques, non fictifs, et que
· tout repose sur une documentation fouillée, vérifiée.
La première impression ressemble donc à celle ressentie à la lecture de ces longues descriptions balzaciennes où tout doit être partie intégrante du tableau, où rien
n'est écrit au hasard.
Cependant il ne s'agit pas ici de la simple reproduction d'une observation du passé obtenue par des recherches patientes.
La construction de
la page apparaît très vite comme autre chose qu'une reproduction tatillonne
de documents.
D'abord voici l'opposition entre le premier paragraphe contenant le portrait, progressivement brossé, des trois protagonistes, et la phrase
révélatrice, celle du deuxième paragraphe qui claque comme trois coups
de fouet sur les trois noms les plus célèbres de la période révolutionnaire.
Partant de personnages qui ont réellement existé, Hugo semblait vouloir constituer une fresque historique ; mais cette structure consistant à
ménager l'intérêt et à ne donner les noms historiques qu'à la fin, apporte
aussi une tonalité théâtrale.
Celle-ci commence déjà à s'écarter de simples révélations documentaires.
Un heurt est établi entre les trois peintures, les touches étant choisies pour le provoquer et indiquer implicitement
l'affrontement qui va suivre et où les trois politiques vont faire, de la situation gouvernementale, sociale, militaire extrêmement grave à laquelle ils
sont confrontés, une analyse tout à fait .différente.
L'intensité tragique de
leur discorde est latente dans les contrastes violents de leurs personnalités.
Mais pour mieux laisser pressentir le....
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