Dans Journal à rebours, en 1941, Colette revient, une fois encore, sur son enfance paysanne, avec une nostalgie accentuée par...
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Dans Journal à rebours, en 1941, Colette revient, une fois encore, sur son enfance
paysanne, avec une nostalgie accentuée par la crainte que la guerre et le temps ne
transforment les lieux de son enfance.
Dans le passage intitulé « La chaufferette », elle évoque sa première année scolaire,
davantage marquée par les souvenirs de sensations et d'actions que par la découverte de
la lecture ou de l'écriture.
À l'évocation de l'hiver et de sa classe, Colette ajoute la nostalgie de cette innocence, et
l'humour que provoque la constatation d'une absence complète de vocation littéraire au
sens habituel.
L'amour pour la nature et les êtres, que l'auteur a toujours exprimé dans ses œuvres,
prend ici une place importante, avec la description attendrie du paysage hivernal et des
cours de l'institutrice.
La saison froide, d'ordinaire qualifiée de « mauvaise », cerne l'école et le texte, mais
sans provoquer de crainte ou de malaise, au contraire.
Le mot « hiver » apparaît deux fois au début du passage (1.
1 et 3), deux fois à la fin (l.
21 et 22).
Une première image montre l'enfant cernée par « deux murs de neige » (l.2),
qui symbolisent « un grand hiver » (l.
3), particulièrement enneigé.
Une seconde image
montre le village et l'école encerclés par la saison et la nature : « Tout autour de nous,
c'était l'hiver » (l.
21 ), « l'hiver et la ceinture des bois autour du village » (l.
22).
La
répétition de la locution prépositive « autour de », au début et à la fin de la phrase,
trouve un écho en son centre avec l'image de la « ceinture ».
Dans l'évocation de la
classe, encadrée par celle de l'hiver, le froid du dehors reste présent avec la mention, par
contraste, de la «chaufferette» (1.
16, 18 et 20) et le verbe «réchauffer» (l.
16).
La
présence de produits propres à cette saison (la châtaigne, la pomme de terre ou la poire
d'hiver) contribue à maintenir la présence de l'hiver dans la description de l'école.
De l'hiver, Colette ne retient que des sensations et des souvenirs agréables : la seconde
phrase et l'avant-dernière, consacrées à sa description, énumèrent des éléments divers,
où la vision, l'ouïe et l'imagination sont agréablement sollicitées.
Une symphonie en noir
et blanc renaît dans la mémoire de l'écrivain : aux « blancs » (l.
3) envahissant de la
neige (« deux murs de neige », 1.
3 ; « embellis de neige », l.
3) s'oppose le noir des
sapins, des loups, des corbeaux et des bois.
Au silence (l.
21) répondent les
croassements des corbeaux, le souffle de la bise, aussi expressif qu'un miaulement, et le
bruit régulier et sec des sabots de bois.
Une harmonie imitative recrée les sons :
l'alternance d'assonances en [o] et [â] traduit la répétition des bruits; l'usage de deux
participes présents insiste sur leur durée ; la redondance de l'emploi du mot « sabot »
reproduit l'insistance de ce bruit caractéristique (« un silence troublé de corbeaux, de
vent miaulant, de sabots sabotant », l.
21-22).
Les raisons de craindre ou de maudire les
hivers deviennent pour Colette des qualités, comme le montre l'analyse de la seconde
phrase du texte : leur solidité, leur durée lui plaisent, la rassurent (l.
3) ; les « contes
fantastiques » ne l'effraient pas.
Au contraire, les hivers s'en trouvent « embellis » (1.
3).
Le pluriel « hivers » (l.
3) montre d'ailleurs que cet amour s'est confirmé durant
plusieurs années d'enfance.
Colette s'attarde cependant sur la première année scolaire, en recréant une classe de
village, où l'institutrice, comme souvent dans les petites communes, s'occupe dans la
même salle de toutes les fillettes du niveau de la maternelle et de l'école primaire.
C'est
pourquoi certaines sont des « élèves-bébés » qui ne savent pas encore lire (1.
15) ni se
protéger de la chaleur.
D'autres, comme Colette, entament leur apprentissage de la
lecture.
En quelques touches, l'auteur dresse le portrait d'une vieille institutrice rurale, demeurée
célibataire (« la vieille Mlle » l.
6, « la vieille demoiselle » l.
12), partagée entre ses rêves
d'amour et une activité professorale que de longues années ont rendue mécanique.
Elle
vit « de romans et de privations », c'est-à-dire de chimères sentimentales qu'explique
son célibat, et de restrictions alimentaires ou autres, dues sans doute à la modicité de
ses revenus (l.
7).
À la privation d'amour s'ajoute celle de la nourriture, deux symboles
de la sensualité, de l'amour de la vie chers à Colette.
C'est pourquoi l'auteur insiste sur
l'aspect désincarné et l'âge du personnage .
« la vieille Mlle Fanny, immatérielle
institutrice fantôme » (l.
6), formule répétée sous une forme presque identique, «la
vieille demoiselle fantôme institutrice » (l.
12).
Colette ne se souvient d'ailleurs que de
son prénom, Fanny, par lequel l'institutrice se faisait sans doute nommer par les petites
filles.
De son physique, l'élève n'a retenu que le « hennissement » (1.
9) disgracieux qui
évoque un cheval efflanqué.
Sa façon mécanique de leur apprendre à lire renforce la sécheresse du personnage.
Le
rythme entrecoupé de virgules de la phrase, les mots « scandait » et « psalmodiées »,
l'allitération en [k] forment une harmonie imitative : elle « scandai^ à coups de règle sur
son pupitre à le rythme dès syllabes saçrées2 psalmodiées en chœur » (l.
12).
Les tirets
entre les syllabes du passage de L'Evangile récité retranscrivent visuellement la scansion
docile des élèves.
La vie, la sensualité semblent s'être retirées dans un second pôle, la chaufferette, mot
répété trois fois (1.
16, 18 et 20).
Chaque élève en possède une, et découvre le monde à
travers elle, davantage que par les paroles de la maîtresse.
Les élèves-bébés apprennent
à se....
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