NADA Ite missa est. Diego, offre-moi une bouteille à l'enseigne de la Comète. Et tu me diras où en sont tes mours. DIEGO Je vais épouser la fille du juge, Nada. Et je voudrais que désormais tu n'offenses plus son père. C'est m'offenser aussi. Trompettes. Un héraut entouré de gardes. LE HÉRAUT Ordre du gouverneur. Que chacun se retire et reprenne ses tâches. Les bons gouvernements sont les gouvernements où rien ne se passe. Or telle est la volonté du gouverneur qu'il ne se passe rien en son gouvernement, afin qu'il demeure aussi bon qu'il l'a toujours été. Il est donc affirmé aux habitants de Cadix que rien ne s'est passé en ce jour qui vaille la peine qu'on s'alarme ou se dérange. C'est pourquoi chacun, à partir de cette sixième heure, devra tenir pour faux qu'aucune comète se soit jamais montrée à l'horizon de la cité. Tout contrevenant à cette décision, tout habitant qui parlera de comètes autrement ue comme de phénomènes sidéraux passés ou à venir sera donc puni avec la rigueur de la loi. Trompettes. Il se retire. NADA Eh bien ! Diego, qu'en dis-tu ? C'est une trouvaille ! DIEGO C'est une sottise ! Mentir est toujours une sottise. NADA Non, c'est une politique. Et que j'approuve puisqu'elle vise à tout supprimer. Ah ! le bon gouverneur que nous avons là ! Si son budget est en déficit, si son ménage est adultère, il annule le déficit et il nie 'accouplement. Cocus, votre femme est fidèle, paralytiques, vous pouvez marcher, et vous, aveugles, regardez : c'est l'heure de la vérité ! DIEGO N'annonce pas de malheur, vieille chouette ! L'heure de la vérité, c'est l'heure de la mise à mort ! NADA Justement. À mort le monde ! Ah. si je pouvais l'avoir tout entier devant moi, comme un taureau qui tremble de toutes ses pattes, avec ses petits yeux brûlants de haine et son mufle rose où la bave met une dentelle sale ! Aïe ! Quelle minute. Cette vieille main n'hésiterait pas et le cordon de la moelle serait ranché d'un coup et la lourde bête foudroyée tomberait jusqu'à la fin des temps à travers d'interminables espaces ! DIEGO Tu méprises trop de choses, Nada. Économise ton mépris, tu en auras besoin. NADA Je n'ai besoin de rien. J'ai du mépris jusqu'à la mort. Et rien de cette terre, ni roi, ni comète, ni orale, ne seront jamais au-dessus de moi ! DIEGO Du calme ! Ne monte pas si haut. On t'en aimerait moins. NADA Je suis au-dessus de toutes choses, ne désirant plus rien. DIEGO Personne n'est au-dessus de l'honneur. NADA Qu'est-ce que l'honneur, fils ? DIEGO Ce qui me tient debout. NADA L'honneur est un phénomène sidéral passé ou à venir. Supprimons. DIEGO Bien, Nada, mais il faut que je parte. Elle m'attend. C'est pourquoi je ne crois pas à la calamité que tu nnonces. Je dois m'occuper d'être heureux. C'est un long travail, qui demande la paix des villes et des campagnes. NADA Je te l'ai déjà dît, fils, nous y sommes déjà. N'espère rien. La comédie va commencer. Et c'est à peine s'il me reste le temps de courir au marché pour boire enfin à la mise à mort universelle. Tout s'éteint. FIN DU PROLOGUE Lumière. Animation générale. Les gestes sont plus vils, le mouvement se précipite. Musique. Les boutiquiers tirent leurs volets, écartant les premiers plans du décor. La place du marché apparaît. Le choeur du peuple, conduit par les pêcheurs la remplit peu à peu, exultant. LE CHOEUR Il ne se passe rien, il ne se passera rien. À la fraîche, à la fraîche ! Ce n'est pas une calamité, c'est 'abondance de l'été ! (Cri d'allégresse.) À peine si le printemps s'achève et déjà l'orange dorée de l'été ancée à toute vitesse à travers le ciel se hisse au sommet de la saison et crève au-dessus de l'Espagne ans un ruissellement de miel, pendant que tous les fruits de tous les étés du inonde, raisins gluants, elons couleur de beurre, figues pleines de sang, abricots en flammes, viennent dans le même moment ouler aux étals de nos marchés. (Cri d'allégresse.) Ô, fruits ! C'est ici qu'ils achèvent dans l'osier la longue course précipitée qui les amène des campagnes où ils ont commencé à s'alourdir d'eau et de sucre au-dessus des prés bleus de chaleur et parmi le jaillissement frais de mille sources ensoleillées peu à peu réunies en une seule eau de jeunesse aspirée par les racines et les troncs, conduite jusqu'au coeur des fruits où elle finit par couler lentement comme une inépuisable fontaine mielleuse qui les engraisse et les rend de plus en plus pesants. Lourds, de plus en plus lourds ! Et si lourds qu'à la fin les fruits coulent au fond de l'eau du ciel, ommencent de rouler à travers l'herbe opulente, s'embarquent aux rivières, cheminent le long de toutes es routes et, des quatre coins de l'horizon, salués par les rumeurs joyeuses du peuple et les clairons de 'été (brèves trompettes) viennent en foule aux cités humaines, témoigner que la terre est douce et que e ciel nourricier reste fidèle au rendez-vous de l'abondance. (Cri général d'allégresse.) Non, il ne se passe ien. Voici l'été, offrande et non calamité. Plus tard l'hiver, le pain dur est pour demain ! Aujourd'hui, dorades, sardines, langoustines, poisson, poisson frais venu des mers calmes, fromage, fromage au romarin ! Le lait des chèvres mousse comme une lessive et, sur les plateaux de marbre, la viande congestionnée sous sa couronne de papier blanc, la viande à odeur de luzerne, offre en même temps le sang, la sève et le soleil à la rumination de l'homme. À la coupe ! À la coupe ! Buvons à la coupe des saisons. Buvons jusqu'à l'oubli, il ne se passera rien ! Hourrahs. Cris de joie. Trompettes. Musique et aux quatre coins du marché de petites scènes se déroulent. LE PREMIER MENDIANT La charité, homme, la charité, grand-mère LE DEUXIÈME MENDIANT