M. de Montausier et Molière. Saint-Simon
Publié le 01/05/2011
Extrait du document

Saint-Simon n'excelle pas moins à raconter qu'à peindre. L'anecdote qui suit le prouvera. C'est une petite comédie, avec son exposition, son nœud, son dénouement. Le caractère de Montausier y est représenté avec une estime qui n'exclut pas tout à fait l'ironie. Molière joue lui-même au naturel le rôle le plus comique; il se croit menacé, mystifié, et ne se rend qu'avec peine à l'évidence. On voit ici les physionomies et les gestes ; les personnages sont aussi vivants que l'action est bien enchaînée.
En 1668, monseigneur le Dauphin arrivant à l'âge de sept ans, il lui fallut un gouverneur. M. de Montausier, fait chevalier du Saint-Esprit dès 1661, et duc et pair à la fin de 1665, fut choisi. Il avait alors cinquante-huit ans. Le choix ne pouvait être plus digne, et il y répondit pleinement. Il fut seulement accusé de trop de sévérité, et il était vrai que si ses mœurs étaient naturellement austères, son esprit ne l'était pas moins, et que, parvenu à ce degré de faveur, de considération et de confiance, il le contraignit beaucoup moins, et se licenciait assez souvent à des espèces de sorties qui embarrassaient d'autant plus les gens, qu'elles avaient toujours une grande justesse, jointe au poids qu'il y donnait. Cela le faisait craindre à beaucoup de gens, tellement que, dès que la comédie du Misanthrope parut, il se débita publiquement que c'était lui qui y était joué. Il le sut et s'emporta jusqu'à faire menacer Molière, quoique alors si à la mode, de le faire mourir sous le bâton. Il arriva que, fort peu de jours après, cette pièce fut représentée à Saint-Germain, et comme monseigneur le Dauphin commençait à suivre le roi à ces sortes de plaisirs, nécessité fut à M. de Montausier de voir cette comédie, et, spectacle pour toute la cour, de l'y voir après ce qui s'était passé à cette occasion. M. de Montausier y arriva intérieurement fort en colère; mais il voulut, puisqu'il y était, la voir et l'entendre bien. Plus elle avançait, plus il la goûtait, et il en sortit si charmé, qu'il dit tout haut que ce misanthrope était le plus honnête homme qu'il eût vu de sa vie, et qu'il tenait à grand honneur, quoiqu'il ne le méritât pas, ce qu'on avait dit sur lui; et, sitôt qu'il fut rentré chez lui, il envoya chercher Molière. Le célèbre comique connaissait quel était M. de Montausier. Il avait tremblé des bruits qui avaient couru, dont il s'était disculpé de toutes ses forces; rien ne le pouvait rassurer. Enfin, vaincu par plusieurs messages coup sur coup, il y alla sur parole, mais toujours mourant de peur. Dès que M. de Montausier le vit, il courut à lui l'embrasser, le louer, admirer sa pièce, se défendre modestement de sa ressemblance, l'envier toutefois, ne résister pas à en être flatté, céder enfin à vouloir bien croire ce qui l'avait si fort mis en fureur. Molière, toujours plein d'effroi, ne croyait pas à ses oreilles et se défendait; et la fin fut qu'il ne sut ni que faire ni que dire, quand M. de Montausier, averti que son souper était servi, convia Molière de se mettre à table. Molière fut longtemps à le comprendre et à l'oser, et ce fut une scène charmante pour ceux qui en furent témoins, qui devint la nouvelle du lendemain. M. de Montausier but à Molière et l'assura de son amitié pour toujours et lui tint fidèlement parole.
(Écrits inédits de Saint-Simon, éd. Feugière, t. VI, p. 317.)
QUESTIONS D'EXAMEN
I. — L'ensemble. — Nature du morceau : le récit d'une anecdote, 1° Montrez que ce morceau, dans son ensemble, est une petite comédie ; 2° Quel rôle y joue Montausier? (Sa colère, — son estime, puis son amitié pour Molière...) ; 3° Quelle haute leçon nous donne ce personnage? (bien voir et bien entendre avant de juger...) ; 4° Retracez le rôle joué par Molière ; faites-en ressortir le caractère vraiment comique (ses hésitations, — son effroi, son étonnement...) ; 5° Quel intérêt prenez-vous à la lecture de ce morceau?
II. — L'analyse du morceau. — i° Distinguez, dans cette petite comédie, l'exposition, le nœud, le dénouement; 2° Que nous fait connaître l'exposition? 3° Tout en indiquant certaines circonstances nécessaires à l'intelligence du récit, l'exposition n'offre-t-elle pas aussi un portrait? (en dégager les traits essentiels) ; 4° De quoi Montausier avait-il fait menacer Molière? 5° Mettra-t-il sa menace à exécution. Montrez que c'est en cela que consiste le nœud ; 6° Molière avait-il lieu de redouter la menace de Montausier? Quelle dut être, d'après vous, son impression, quand ce dernier l'envoya chercher? 7° Quelle est la signification du mot dénouement? (dénouement : solution du problème posé par le nœud...) ; 8° Justifiez l'expression de « scène charmante « appliquée par Saint-Simon à la scène du dénouement ; 9° Fut-elle aussi charmante pour Molière que pour ceux qui en furent témoins?
III. — Le style; — les expressions. — i° Faites ressortir, dans ce morceau, la propriété des termes (Ses mœurs étaient naturellement austères...; — il voulut voir cette comédie et l'entendre bien...); 2° Montrez que l'auteur excelle à mettre en relief ce qui est important (Montausier fait menacer Molière de le faire mourir sous le bâton...; Molière avait tremblé des bruits qui avaient couru...); 3° Faites remarquer qu'il peint, d'une manière vraiment saisissante, par l'examen de la physionomie, l'état d'âme des personnages (Montausier y arriva intérieurement fort en colère...; Molière y alla, mais toujours mourant de peur;... toujours plein d'effroi, il ne croyait pas à ses oreilles...); 4° Quelle est la signification de débita (il se débita publiquement que...), — de disculpé (il s'était disculpé de toutes ses forces)?
IV. — La grammaire. — 1° Quel est le contraire de chacun des mots suivants : confiance, justesse, colère? 2° Indiquez la composition du mot disculpé; trouvez quelques mots de la même famille; 3° Distinguez les propositions contenues dans la première phrase du troisième alinéa (M. de Montausier y arriva...); nature de chacune d'elles; 4° Nature et fonction de chacun des mots : puisqu'il y était.
Rédaction. — Molière reçoit l'invitation que lui adresse Montausier: son étonnement, son effroi, ses perplexités.... L'invitation est réitérée : que fait Molière?...
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