L'analyse causale en histoire implique des constructions fictives.
Publié le 11/05/2011
Extrait du document

Si je dis que la décision de Bismarck a été cause de la guerre de 1866, que la victoire de Marathon a sauvé la culture grecque, j'entends que, sans la décision du chancelier, la guerre n'aurait pas éclaté (ou du moins n'aurait pas éclaté à ce moment), que les Perses vainqueurs auraient empêché le « miracle « grec. Dans les deux cas, la causalité effective ne se définit que par une confrontation avec les possibles. Tout historien, pour expliquer ce qui a été, se demande ce qui aurait pu être. La théorie se borne à mettre en forme logique cette pratique spontanée de l'homme dans la rue. Si nous cherchons la cause d'un phénomène, nous ne nous bornons pas à additionner ou à rapprocher les antécédents. Nous nous efforçons de peser l'influence propre de chacun. Pour opérer cette discrimination, nous prenons un des antécédents, nous le supposons, par la pensée, disparu ou modifié, nous tâchons de construire ou d'imaginer ce qui se serait passé dans cette hypothèse. Si nous devons admettre que le phénomène étudié aurait été autre en l'absence de cet antécédent (ou bien au cas où celui-ci aurait été différent), nous conclurons que cet antécédent est une des causes d'une partie du phénomène effet, à savoir de la partie que nous avons dû supposer transformée. Si les Grecs étaient tombés sous la domination perse, la vie grecque postérieure aurait été partiellement autre qu'elle n'a été. La victoire de Marathon est une des causes de la culture grecque. Logiquement la recherche comprend donc les opérations suivantes : 1° découpage du phénomène effet ; 2° discrimination des antécédents et séparation d'un antécédent dont on veut estimer l'efficace ; 3° construction d'évolutions irréelles ; 4° comparaison des images mentales et des événements réels. Supposons provisoirement... que nos connaissances générales, d'ordre sociologique, permettent les constructions irréelles. Quelle en sera la modalité ?... Examinons le cas de la révolution de 1848 : elle a eu pour cause immédiate, selon l'expression courante, les coups de feu sur les boulevards. Nul ne met en doute cette consécution. Mais certains diminuent l'importance des derniers incidents en affirmant que si ceux-ci n'avaient pas eu lieu, la Révolution n'en aurait pas moins éclaté. Cette affirmation, exprimée rigoureusement, équivaut à la proposition : en supprimant (par la pensée) les coups de feu, les autres antécédents, dans leur ensemble, sont cause adéquate d'une révolution. Au contraire, si un historien pense que la situation rendait possible, mais non probable, une révolution, l'efficace des coups de feu en grandira d'autant (en termes précis, elle conduisait à la révolution dans un nombre moyen mais non très grand de cas, en ce sens on dirait encore qu'elle favorisait plus ou moins, augmentait plus ou moins le nombre des cas favorables). Enfin la révolution sera accidentelle par rapport à la situation si, dans le plus grand nombre des cas, elle ne se produit pas. Naturellement, ces cas sont fictifs et n'existent que dans et par notre pensée. Ces jugements n'en sont pas moins susceptibles de validité ou du moins de vraisemblance. RAYMOND ARON.
Liens utiles
- Philippe Breton, Histoire de l'informatique (résumé et analyse)
- dm sur une analyse de document histoire l'Europe entre restauration et révolution
- HISTOIRE DU CHEVALIER DES GRIEUX ET DE MANON LESCAUT de L’abbé Prévost (résumé & analyse)
- HISTOIRE DE L’œIL de Georges Bataille (résumé et analyse de l'oeuvre)
- Manon Lescaut [Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut] (résumé de l'oeuvre & analyse détaillée)