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La technique appelle la science

Publié le 12/06/2011

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technique

« La technique qui a construit la lampe électrique à fil incandescent rompt vraiment avec toutes les techniques de l'éclairage en usage dans toute l'humanité jusqu'au XIXe siècle. Dans toutes les anciennes techniques, pour éclairer il faut brûler une matière. Dans la lampe d'Edison, l'art technique est d'empêcher qu'une matière ne brûle. L'ancienne technique est une technique de combustion. La nouvelle technique est une technique de non-combustion. « Mais pour jouer de cette dialectique, quelle connaissance spécifiquement rationnelle il faut avoir de la combustion ! L'empirisme de la combustion ne suffit plus qui se contentait d'une classification des substances combustibles, d'une valorisation des bons combustibles, d'une division entre substances susceptibles d'entretenir la combustion et substances "impropres" à cet entretien. Il faut avoir compris qu'une combustion est une combinaison, et non pas le développement d'une puissance substantielle, pour empêcher cette combustion. La chimie de l'oxygène a réformé de fond en comble la connaissance des combustions. « Dans une technique de non-combustion, Edison crée l'ampoule électrique, le verre de lampe fermé, la lampe sans tirage. L'ampoule n'est pas faite pour empêcher la lampe d'être agitée par les courants d'air. Elle est faite pour garder le vide autour du filament. La lampe électrique n'a absolument aucun caractère constitutif commun avec la lampe ordinaire. Le seul caractère qui permet de désigner les deux lampes par le même terme, c'est que toutes deux elles éclairent la chambre quand vient la nuit. Pour les rapprocher, pour les confondre, pour les désigner, on en fait l'objet d'un comportement de la vie commune. Mais cette unité de but n'est une unité de pensée que pour celui qui ne pense pas autre chose que le but. C'est ce but qui majore les descriptions phénoménologiques traditionnelles de la connaissance. Souvent les philosophes croient se donner l'objet en se donnant le nom, sans bien se rendre compte qu'un nom apporte une signification qui n'a de sens que dans un corps d'habitudes. [...] « Dans la science naturelle de l'électricité, au XVIIIe siècle, on pose précisément une équivalence substantielle entre les trois principes feu, électricité, lumière. Autrement dit, l'électricité est prise dans les caractères évidents de l'étincelle électrique, l'électricité est feu et lumière. Le fluide électrique, dit l'abbé Bertholon est le feu modifié, ou, ce qui revient au même, un fluide analogue au feu et à la lumière ; car il a avec eux de grands rapports, ceux d'éclairer, de briller, d'enflammer et de brûler, ou de fondre certains corps : phénomènes qui prouvent que sa nature est celle du feu, puisque ses effets généraux sont les mêmes ; mais qu'il est le feu modifié, puisqu'il en diffère à quelques égards. Ce n'est pas là une intuition isolée, on la retrouvera facilement dans de nombreux livres du XVIII!« siècle. Une technique d'éclairage associée à une telle conception substantialiste de l'électricité aurait cherché à transformer l'électricité en feu-lumière, transformation en apparence facile puisque sous les deux formes : électricité et lumière on supposait qu'il s'agissait du même principe matériel. L'exploitation directe des premières observations, exploitation guidée par les intuitions substantialistes, demanderait seulement qu'on apportât un aliment à cette électricité feu-lumière. [...] On mettrait ainsi en action toute une série de concepts utilisés dans la vie commune, en particulier le concept d'aliment qui a une grande profondeur dans l'inconscient. On creuserait la compréhension des concepts "naturels" et on trouverait sous les phénomènes pourtant si rares de l'électricité les qualités profondes, les qualités élémentaires : le feu et la lumière. « Ainsi enracinée dans les valeurs élémentaires, la connaissance vulgaire ne peut évoluer. Elle ne peut pas quitter son premier empirisme. «

Gaston BACHELARD, philosophe français (1884-1962), Le Rationalisme appliqué, PUF.

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