La foule, vaste désert d'hommes
Publié le 20/06/2012
Extrait du document
René, à l'origine épisode des Natchez, en fut détaché par Chateaubriand
pour être inséré dans Le Génie du Christianisme (1802).
Dans la Défense de cette oeuvre, Chateaubriand souligne à quel
point le succès de ce fragile héros, frère spirituel du jeune Werther,
et devenu pour la génération romantique le type du héros marqué
par le mal du siècle, repose sur un malentendu : «L'auteur y combat
le travers particulier des jeunes gens du siècle, le travers qui mène
directement au suicide. C'est J.-J. Rousseau qui introduisit le premier
parmi nous ces rêveries si désastreuses et si coupables. Le
roman de Werther a développé depuis ce germe de poison.
René raconte sa vie à deux sages : Chactas, le vieux sachem aveugle,
et un missionnaire, le père Souël. Après une enfance solitaire, qui
présente plus d'une analogie avec celle de Chateaubriand à
Combourg, René a voyagé; mais toutes ses tentatives pour échapper
à l'ennui sont restées vaines.
«
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de la société.
Traité partout d'esprit romanesque, honteux du
rôle que je jouais, dégoûté de plus en plus des choses et des
hommes, je pris
le parti de me retirer dans un faubourg pour
y vivre totalement ignoré.
Je trouvai d'abord assez de plaisir dans cette vie obscure et
indépendante.
Inconnu, je me mêlais
à la foule : vaste désert
d'hommes!
Souvent.
assis dans une église peu fréquentée, je passais des
heures entières
en méditation.
Je voyais de pauvres femmes
venir se prosterner devant le Très-Haut, ou des pécheurs s'age
nouiller au tribunal de la pénitence.
Nul ne sortait de ces lieux
sans
un visage plus serein, et les sourdes clameurs qu'on enten
dait
au dehors semblaient être les flots des passions et les orages
du monde, qui venaient expirer au pied du temple du Seigneur.
Grand Dieu, qui vis
en secret couler mes larmes dans ces
retraites sacrées, tu sais combien de fois je
me jetai à tes pieds
pour te supplier de
me décharger du poids de l'existence, ou de
changer
en moi le vieil homme! Ah! Qui n'a senti quelquefois
le besoin de se régénérer, de se rajeunir aux eaux
du torrent,
de retremper son
âme à la fontaine de vie? Qui ne se trouve
quelquefois accablé
du fardeau de sa propre corruption, et inca
pable de rien faire de grand, de noble, de juste?
Quand le soir était venu, reprenant le chemin de
ma retraite,
je m'arrêtais sur les ponts pour voir se coucher le soleil.
L'astre,
enflammant les vapeurs de la cité, semblait osciller lentement
dans
un fluide d'or, comme le pendule de l'horloge des siècles.
Je me retirais ensuite avec la nuit.
à travers un labyrinthe de
rues solitaires.
En regardant les lumières qui brillaient dans la
demeure des hommes,
je me transportais par la pensée au milieu
des scènes de douleur et de joie qu'elles éclairaient.
et
je son
geais que sous tant de toits.
habités je n'avais pas
un ami.
Au
milieu de mes réflexions, l'heure venait frapper
à coups mesu
rés dans la tour de
la cathédrale gothique; elle allait se répé
tant sur tous les tons, et
à toutes les distances, d'église en église.
Hélas! chaque heure dans la société ouvre
un tombeau et fait
couler des larmes.
Cette vie, qui m'avait d'abord enchanté, ne tarda pas
à me
devenir insupportable.
Je me fatiguai de la répétition des
mêmes scènes et des mêmes idées.
Je me mis à sonder mon
cœur, à me demander ce que je désirais.
Je ne le savais pas;.
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